NEW YORK

William O’Rourke arrive sur New York dans la matinée et rend visite à quelques amis avant de se rendre aux abords du Chelsea Hotel, un ancien immeuble d’habitation sur la 23ème rue, reconverti en hôtel louant les appartements à la journée, à la semaine ou au mois.

A 19h55, alors qu’il patiente dans le hall de l’hôtel en lisant le journal, il avise la présence d’un homme blond à lunettes, de belle prestance et élégamment vêtu, se présentant comme étant le Dr Walter Simons, semblant avoir lui-aussi rendez vous avec Jackson Elias.

Tandis que le médecin emprunte les escaliers, le détective opte pour l’ascenseur afin d’arriver le premier. Les deux hommes se retrouvent dans le couloir devant la chambre 410. Passé la surprise et non sans une certaine méfiance, ils se présentent mutuellement, puis frappent à la porte. Jackson ne répond pas.

Au même moment, emmitouflée dans son manteau, une jeune femme brune, vêtue à la dernière mode, la journaliste Mary Sanger, entre dans l’hôtel, le cœur battant à l’idée de retrouver Elias.

Déconcerté après avoir frappé plusieurs fois à la porte sans obtenir de réponse, le détective se permet d’écouter à la porte et entend pourtant du bruit, suggérant qu’Elias est bien là. Cependant, il ne semble guère disposé à ouvrir, même lorsque Miss Sanger, après de brèves présentations, tente à son tour d’attirer l’attention de l’écrivain. Elias serait-il à ce point perturbé, comme le suggérait le ton de son appel, qu’il n’ait plus toute sa raison et qu’une quelconque paranoïa l’empêche d’ouvrir ?

Réécoutant, l’Irlandais réalise qu’outre les bruits de mouvements, tout porte à croire que la fenêtre de la chambre est ouverte. Craignant quelque cambriolage, il tente sans succès de défoncer la porte. Malgré l’aide du Dr Simons, elle tient bon, obligeant à recourir aux grands moyens: le détective sort son revolver calibre .45, fait sauter la serrure et ouvre la porte d’un grand coup de pied. Une vision d’horreur se révèle à eux : une silhouette sombre et grotesque, avec une tête difforme prolongée d’une sorte d’appendice hideux et pendant en guise de visage, se jette sur lui, brandissant une arme à la lame cruellement recourbée…saisi de stupeur, O’Rourke n’a pas le temps d’éviter le coup et hurle alors que l’abomination lui lacère la poitrine. Se ressaisissant, les deux hommes réalisent qu’il s’agit bel et bien d’un homme, le visage dissimulé par un masque de cuir brun-rouge aux coutures grossières affublé d’une sorte de trompe. Se battant pour sa vie, O’Rourke fait feu par deux fois, terrassant son agresseur. Alors qu’il se précipite vers la chambre, le médecin se penche pour examiner l’homme, un nègre vêtu de vêtements et d’un pardessus élimés, chaussé de mauvais godillots. Simons ne peut que constater qu’il est mort sur le coup. O’Rourke traverse un salon-cuisine où tout semble avoir été mis sens dessus-dessous et s’avance prudemment vers la chambre d’Elias. Un vent glacial s’engouffre dans la pièce faisant voler les rideaux tels de prophétiques linceuls. Cherchant à tâtons l’interrupteur, il perçoit au dernier moment un éclat métallique et a juste le temps d’interposer la porte pour éviter de se faire éventrer. Profitant que son assaillant se démène pour extraire son arme fichée dans le bois, le privé allume la lumière et découvre un second cambrioleur tout aussi horriblement travesti. Après quelques instants de lutte féroce, O’Rourke parvient à abattre l’homme. La scène qu’il découvre alors est digne d’un film de Bela Lugosi : au milieu des vêtements et affaires éparpillés aux quatre coins de la pièce, tel un tableau impie, un homme gît, la cage thoracique fendue, les côtes écartées, les viscères répandues sur les draps gorgés de sang tandis que le mur est éclaboussé presque jusqu’au plafond. Nul doute n’est permis, il s’agit bien de Jackson Elias…

Réprimant un haut-le-cœur, O’Rourke réalise qu’il entend des bruits de pas venant de la cage d’escalier de secours sur laquelle donne la fenêtre. Malgré ses sommations, le fuyard dévale les escaliers glissants, obligeant le détective à descendre à son tour en serrant les dents pour ignorer la profonde entaille dégoulinant de sang sous son chandail.

Essoufflé, il n’a que le temps d’apercevoir la silhouette se jeter dans une automobile de couleur sombre avant qu’elle ne sorte en trombe de la cour arrière et ne disparaisse dans le trafic.

Mary Sanger, en proie à un horrible pressentiment, se rue dans la chambre malgré les tentatives du médecin pour l’en empêcher. A la vue du cadavre mutilé de son ami, elle est un instant prise de vertige. Rassemblant tout son sang-froid pour ne pas se laisser aller lui-aussi, Walter Simons fait sortir la jeune femme en sanglot et tente tant bien que mal de la calmer.

Pendant qu’ils redescendent avertir le tenancier, qui, alerté par les coups de feu, a déjà prévenu la police, le détective remonte péniblement dans la chambre et entreprend de fouiller à son tour les lieux avant l’arrivée des policiers, afin de comprendre les motivations d’un tel acte de barbarie. Son regard peine à se détacher du corps ravagé d’Elias dont le visage est figé en un masque d’agonie, la bouche grande ouverte dans un hurlement silencieux. Des ecchymoses sur le visage permettent aisément à O’Rourke d’imaginer des mains noires empêchant l’écrivain d’appeler à l’aide alors même qu’une lame lui crève le sternum pour l’ouvrir, comme un animal à l’étal du boucher, de la poitrine au pubis. Mais ce n’est pas là le pire: le front d’Elias est déchirée par des entailles profondes, allant jusqu’à l’os, mais dessinant indubitablement un symbole cryptique. Il met la main sur différents indices empochés par les assassins, principalement des lettres, une photo ainsi que des cartes de visite, l’une d’une société d’import-export new-yorkaise, l’autre d’une fondation londonienne. D’autres indices attirent également son attention dans le désordre indescriptible : un prospectus pour une conférence sur les mythes aborigènes en marque-page dans un livre, une photo d’un navire dans un port inconnu et curieusement, une boîte d’allumettes venant apparemment d’un bar de Shanghai. Entendant bientôt les sirènes, il se hâte de rejoindre les deux autres amis d’Elias dans le hall. Afin de ne pas trop se donner le temps de réfléchir à l’horreur de la situation, le Dr Simons entreprend de panser sa blessure, faisant montre d’un savoir-faire admirable compte tenu des circonstances.

Peu de temps après, alors que Mary Sanger sanglote, effondrée dans un fauteuil, et que les deux hommes ruminent leur culpabilité de ne pas être arrivés plus tôt, les policiers, menés par le lieutenant Martin Poole, arrivent sur les lieux et prennent les choses en main. Avec un professionnalisme courtois et un certaine délicatesse, le policier griffonne des notes sur son petit carnet de cuir, tout en interrogeant successivement les trois témoins principaux. L’intuition du Dr Simons l’amène à penser que, contrairement à ses hommes dont l’un a même été pris d’un malaise à la vision atroce du massacre de la chambre 410, Poole ne semble pas aussi surpris qu’il aurait pu l’être, comme si cette affaire faisait écho à d’autres sinistres évènements. Une fois leurs témoignages et coordonnées pris, le lieutenant Poole les libère.

Sous le choc, exténués, les trois invités d’Elias peinent à réaliser ce qui vient de se produire, alors qu’au dehors, sous la lueur dorée des réverbères, le ballet des taxis, des automobiles et des passants arpentant les trottoirs maculés de neige boueuse, sortant des restaurants ou se rendant vers les théâtres et music-halls, offre un spectacle d’une révoltante normalité… A l’initiative de Miss Sanger, le groupe se réfugie dans un des innombrables speakeasies de Manhattan . Ces bars clandestins connus des gens bien-informés continuent à servir de l’alcool malgré le Volstead Act de 1919 , une Prohibition qui n’a servi qu’à engraisser les bootleggers et les gangsters qui désormais gangrènent les villes et font les gros titres des journaux. Echangeant leurs premières impressions et interrogations devant un verre de bourbon, ils décident d’aller tout d’abord s’enquérir de la conférence de ce professeur Cowles à l’Université de New York. Sur place, ils apprennent d’un gardien conciliant, consentant à prendre le temps de consulter les registres, que la conférence a eu lieu quelques jours auparavant et que le conférencier ne fait pas partie de l’équipe enseignante. Dépités, mais se promettant de chercher à savoir pourquoi Elias s’y était interessé, ils décident de faire rapidement un tour du côté des bureaux de Prospero Press, l’éditeur d’Elias, sur Lexington Avenue. Malgré leurs craintes, nulle silhouette louche ne rôde ni ne surveille les lieux.

Harassés, les new-yorkais rentrent chez eux, non sans avoir laissé leur carte de visite à William O’Rourke qui regagne son hôtel…

vendredi 16 janvier 1925

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