NEW YORK – ARKHAM, Massachusetts

Après avoir pris le train dans la matinée, les trois newyorkais se font conduire par O’Rourke, sans faire de commentaires sur sa vieille Ford-T, qui avale péniblement les miles sous une neige qui tombe sans discontinuer. La même discrétion est de mise lorsque l’automobile reste immobilisée dans une station-essence et qu’O’Rourke se fait délester d’une cinquantaine de dollars en réparation.
C’est donc en milieu d’après-midi qu’ils arrivent à Arkham, dont O’Rourke n’ignore pas que l’apparente tranquilité de ses demeures anciennes aux toits enneigés cachent bon nombre d’histoires de sorcellerie. Après avoir longé le campus de la vénérable Université Miskatonic, la Ford remonte Pickman Street pour venir se garer devant la maison du professeur Cowles. Ils se retrouvent rapidement réunis autour d’un thé plus que bienvenu, accompagné des scones préparés par Eva Cowles, la charmante fille du professeur, dont le charme sans artifices ne laisse pas indifférent le discret Professeur Finley.
Si Anthony Cowles ne connait pas Jackson Elias, il se révèle néanmoins un hôte chaleureux et intarissable dès lors qu’on le lance sur son sujet favori, à savoir les mythes des kooris. Les aborigènes d’Australie entretiennent d’après lui un rapport particulier à la terre et au temps, relayé au travers d’une tradition orale remontant à plusieurs dizaines de milliers d’années. C’est sur les zones obscures de cette mémoire ancestrale que Cowles entend jeter la lumière, notamment sur l’énigmatique Chauve-Souris des Sables, une entité sinistre qui, en des temps immémoriaux, aurait affronté le Serpent Arc-En-Ciel, divinité tutélaire des aborigènes. Leurs affrontements épiques se seraient soldés par sa défaite et son emprisonnement sous des eaux souterraines. Son culte incluait des sacrifices humains à qui on inocculait une toxine à base de salive de chauve-souris, avant de leur briser les os avec des gourdins incrustés de minuscules dents de chiroptères. Le culte est théoriquement censé être éteint depuis longtemps.
Pourtant, l’intérêt de Cowles a été attiré récemment par une découverte effectuée dans l’Outback par un prospecteur du nom d’Arthur McWhirr. Non seulement ses photographies de mystérieux monolithes pourraient être une preuve tangible de l’existence d’une civilisation de bâtisseurs en Australie, théorie controversée avancée par Cowles d’après des mythes du Grand Désert, mais plus troublant encore, le chercheur d’or rapporte des attaques par des kooris hostiles ayant causé des pertes chez les Blancs. Or, on a relevé sur les corps d’étranges marques, comme des morsures de dents de chauve-souris. Simons demande si il est possible qu’un tel culte ait pu essaimer vers d’autres pays, ce qui aurait pu expliquer l’intérêt d’Elias pour les travaux de Cowles. Selon l’anthropologue, ces croyances lui semblent trop enracinées dans la terre australienne bien que ses études lui aient fait croiser à plusieurs reprises, notamment dans le Pacifique Sud, un motif récurrent faisant état d’un dieu obscur sommeillant prisonnier d’abysses insondables.
Vu l’heure avancée, et malgré l’invitation de Cowles a rester pour la nuit, les Investigateurs décident de reprendre la route pour prendre un train de nuit, seul moyen de ne pas rater les obsèques.

vendredi 16 janvier 1925

dimanche 18 janvier 1925