New York

S’étalant dans le West Midtown, aux abords de l’Hudson, vérolé de vieilles usines pourrissantes, d’entrepôts louches et d’insalubres « clapiers » aux appartements vétustes où s’entasse la lie cosmopolite de New York, Hell’s Kitchen est un ghetto où il ne fait pas bon s’aventurer pour toute personne respectable soucieuse de sa santé.

C’est pourtant bien là que leur enquête semble devoir mener O’Rourke, le Dr.Simons et une Miss Sanger si peu rassurée qu’elle opte pour des vêtements les moins féminins possibles. De même, O’Rourke prend soin d’empocher ses deux revolvers, sous le regard réprobateur de son hôte Finley. Après avoir, non sans difficultés et agaçantes tractations dans le froid matinal, réussi à convaincre un taxi de les mener au 648W sur la 47ème Rue et de les y attendre, nos trois enquêteurs se présentent devant un vieux bâtiment de briques crasseux affublé d’une enseigne à la peinture écaillée. Sous les regards pesants des riverains patibulaires, O’Rourke vérifie la carte de visite trouvée sur l’un des meurtriers du Chelsea Hotel. « Emerson Import-Export »…
Après avoir tambouriné à la porte rouillée, ils sont conduits vers le bureau surplombant les empilements de caisses de bois de toutes tailles prêtes à repartir aux quatre coins du monde. Le patron, Ralph Emerson, un type trappu au visage couperosé par le froid ou le tord-boyau de contrebande, se montre relativement courtois et disponible. Il leur explique que Jackson Elias n’était pas venu chercher un colis mais se renseignait plutôt sur les importateurs new-yorkais susceptibles d’avoir des contacts avec Mombasa, au Kenya. Or il se trouve qu’Emerson travaille effectivement avec un exportateur là-bas, un certain Ajah Singh, dont le seul client sur New York est la « Boutique JuJu », un petit magasin situé au 1, Ransom Court, à Harlem. Ce renseignement semblait avoir interessé Elias. Quant aux marchandises il s’agit, selon lui, de « trucs de nègres », que les Investigateurs supposent donc être des objets d’art africain. Consultant les bordereaux, il leur donne le nom du propriétaire, Silas N’Kwane, qui s’avère être le nom griffonné par Elias au dos de la carte de visite. Les voyant tiquer, Emerson leur confie d’un air entendu que, si lui aussi se méfie des nègres en général, « contrairement à ceux d’ici qui ont appris à tenir leur place à coup de cravache, ces africains sont vraiment de la racaille noire comme le péché ». Les trois compagnons prennent rapidement congé, craignant presque de le voir exhiber sa carte du Klu Klux Klan.

Pendant ce temps-là, Charles Finley essaie d’approfondir auprès de collègues égyptologues le peu de renseignements obtenus sur le meneur en second de l’expédition Carlyle, le britannique Sir Aubrey Penhew. Tous s’accordent à dire que sa mort a été une grande perte pour la science, compte-tenu de son rôle de précurseur et des nombreuses fouilles qu’il a financées au travers de sa fondation dans la région du Haut Nil et notamment autour de Dhashûr. En bon aristocrate britannique, cet ancien officier de sa Majesté semblait faire preuve d’une grande discrétion concernant sa vie privée. En revanche, l’historien est moins chanceux concernant ses recherches pour avoir accès à un éventuel exemplaire des Sectes Secretes d’Afrique.

Simons retourne à son cabinet, tandis que Mary Sanger décide d’aller à la rédaction du New York Pillar-Riposte afin de pouvoir parler au reporter ayant couvert l’affaire « Scariface ». Se frayant un chemin dans les étages, au milieu des coursiers portant les épreuves pour l’édition du soir, manquant de se faire écraser par les chariots des magasiniers, elle fait la connaissance de Peter Burke, dont le côté vaguement prétentieux gâche un peu un physique, qu’en d’autres circonstances, elle aurait pu trouver à son goût. La réciproque semble vraie, puisque ce dernier un brin charmeur, lui propose de discuter de tout cela au petit restaurant du coin servant de cantine à la rédaction. Prétendant être là à titre personnel, pour le compte d’une amie d’Elias, Mary reste évasive malgré les questions de Burke concernant le meurtre du 15. Cependant, elle ne parvient guère à en apprendre davantage, tout au plus quelques détails sordides dont elle se serait passée sur la mort de son ami.
De son côté, Simons reçoit un appel du médecin légiste avec qui il s’était entretenu vendredi. Celui-ci lui résume ses conclusions avec un tact relatif. Simons est obligé d’entendre que les diverses ecchymoses présentes sur le visage et les poignets du corps laissent à penser que la victime a été maitrisée par au moins deux individus le réduisant au silence alors qu’elles lui gravaient le front de cet étrange symbole. Simons a la maigre mais prévisible consolation d’apprendre que sa mort par éventration a du être très rapide, vu la violence avec laquelle le sternum a été fendu. Détail notable, le coeur n’a pas été retrouvé. Les blessures ont été infligées par les armes blanches retrouvées sur les agresseurs tués dans la chambre. D’après le professeur Mordecai Lemming, un anthropologue sollicité par le Lieutenant Poole, il s’agirait de pranga, des armes originaires d’Afrique Centrale et Orientale, notamment du Tanganyika et du Kenya.
Tout le monde se retrouve dans la soirée pour échanger les diverses informations recueillies avant de se séparer pour prendre un repos bien mérité.

Dimanche 18 janvier 1925
Mardi 20 janvier 1925