Lennox Avenue se réveille dans la lueur blafarde de ce matin de janvier, comme une vieille femme de mauvaise vie, une fois envolés les artifices et les maquillages de la nuit. Les façades des nightclubs ont quelque chose de faux, comme des décors de carton-pâte défraîchis, tandis que les balayeurs s’emploient à déblayer la neige fondue s’entassant sur les trottoirs de Harlem… Après s’être renseigné auprès des habitants du quartier, William O’Rourke et Charles Finley finissent par trouver Ransom Court, une petite impasse sur la 137ème rue, à l’est de Lennox Avenue.

Au fond de la petite impasse sordide, sur laquelle donnent des façades de brique aveugles et des fenêtres clouées de planches, est placardée la petite enseigne peinte à la main annonçant que la vitrine crasseuse est celle de la Boutique JuJu. Confiant un billet d’un dollar à un clochard noir dormant sous une porte afin qu’il aille voir ailleurs, les deux hommes pénètrent dans la pénombre de la boutique.
Leurs yeux distinguent à peine l’empilement improbable d’objets venus des quatre coins du Continent Noir: tam-tams en peaux de zèbre, boucliers tendus de cuir, gris-gris et colifichets de bois sculpté, d’ivoire ou de perles, parures de plumes décolorées par le temps et autres défenses d’éléphants ciselées… se déplaçant précautionneusement de peur de provoquer une avalanche, sous le regard inquiétants d’animaux empaillés, de masques sinistres aux traits grossiers et de grimaçantes idoles païennes croulant sous la poussière, ils s’adressent au vieux noir au visage sillonné de rides se tenant derrière le comptoir, si immobile qu’on pourrait presque le prendre pour quelque mannequin de cire.  
Arborant un demi-sourire aimable derrière ses mauvaises binocles, il se présente sous le nom de Silas N’Kwane… Ils se font  passer pour des clients amateur de l’art nègre d’Afrique orientale, orientés vers la boutique par un ami du nom de Jackson Elias. N’Kwane se souvient effectivement qu’il était passé le voir en début de mois. Lorsqu’ils évoquent des masques en cuir bouilli, affublés d’une sorte de trompe, le vieillard s’excuse de son ignorance mais tente de les aiguiller vers d’autres pièces, uniques, si l’on en croit son boniment. Amené ensuite à parler de ses origines, il confirme qu’il connaît bien le Kenya, étant natif de Lamu, sur la côte, bien que résidant en Amérique depuis qu’il est enfant. Le sentant disposé à les aider, O’Rourke lui verse des arrhes afin qu’il se renseigne sur d’éventuelles ventes de pranga dans le quartier, n’en disposant pas lui-même, avant de prendre congé…

De retour chez lui, le professeur Finley avise qu’il a reçu une réponse de la veuve Russell qui se propose de les recevoir cette semaine à leur convenance. Le détective, toujours paranoïaque, se demande au vu de tâches sur le parquet si l’appartement n’a pas été visité, sans réussir à en avoir le coeur net.

Après avoir enquêté sur Jack Brady, la journaliste s’intéresse à la mystérieuse femme noire qui semblait avoir littéralement envoûté Roger Carlyle. Les rumeurs  dépeignent Anastasia Bunay comme une femme à l’arrogante indécence et aux relents de scandale, dont la condition de poétesse n’empêchait pas les mauvaises langues d’évoquer des orgies secrètes que le playboy n’aurait pas manqué d’organiser avec « sa négresse » dans quelque garçonnière de Manhattan.
Elle se rend ensuite aux bureaux de l’Immigration où elle convainct un employé un brin sensible à son charme de pouvoir compulser les registres des années d’après-guerre. Après plusieurs heures fastidieuses à s’être usé les yeux sur des lignes de noms imprononçables, elle ne peut s’empêcher de songer aux « rebuts des rivages surpeuplés » du poème d’Emma Lazarus ornant le piédestal de la Statue de la Liberté, se demandant comment ce pays peut accueillir autant d’infortunés venus des quatre coins du monde…malheureusement, Anastasia Bunay ne figure pas au titre des élus…
Décidément frustrée de tourner en rond, elle décide d’en revenir à ce qui lui réussit le mieux: les questions sur le terrain. Elle monte dans la soirée à Harlem pour faire la tournée des clubs de Lennox Avenue. Dédaignant le Cotton Club, où elle n’a de toutes façons pas ses entrées, Mary estime préférable de jeter son dévolu vers des boîtes moins prestigieuses et surtout plus mixtes. Abordant les serveurs et les musiciens en coulisse, elle biaise par le jazz avant d’aborder le sujet d’Anastasia dans l’espoir que quelqu’un aie pu la connaitre et se souvienne d’elle, cinq ans après. Peine perdue. Epuisée, c’est alors qu’elle quitte le Victoria Jazz Club qu’un noir massif vient se planter devant elle, lui coupant la route. Peu rassurée, mais bien décidée à n’en rien laisser paraître, elle tente de le contourner mais sent que quelqu’un la saisit par derrière. La peur commence à s’emparer d’elle, alors qu’elle réalise son imprudence: une femme blanche, seule en plein milieu de la nuit, sur une portion de Lennox éloignée des grands clubs et mal éclairée de surcroît … Comme si il lisait ses pensée le deuxième nègre sort un cran d’arrêt, la fixant en souriant. Aussi fin que son comparse est énorme, arborant un visage poupin, aux yeux vaguement globuleux lui conférant un regard malsain, promenant sa lame à quelques centimètres de ses yeux, il menace de la défigurer pour lui apprendre à poser trop de questions, avant de taillader sa robe afin de lui offrir une tenue digne de la traînée qu’elle est. Sentant la peur se muer en terreur, à l’idée de l’inéluctable et révoltante issue de ce jeu sadique,  Mary implore et essayant de se débattre, prise dans l’étau de fer de la poigne du géant. Le voyou au visage d’enfant lui arrache son sac, tandis que le colosse l’envoie d’un coup de pied s’étaler de tout son long dans la neige boueuse, non sans l’avoir insultée dans quelque dialecte incompréhensible. Sonnée, ne réalisant pas pleinement ce à quoi elle vient d’échapper, Mary se redresse et part en claudiquant, tenant de préserver un peu de dignité, alors que ses agresseurs disparaissent dans la nuit. Il lui faudra plusieurs heures, devant un café chaud au commissariat, pour arrêter de trembler…

En plein milieu de la nuit, Finley est réveillé par une horrible sensation de chaleur humide. Soulevant avec appréhension son édredon, il découvre avec horreur que ses draps et son pyjama sont trempés de sang. Ressentant une vive douleur au ventre, il plonge sa main sous sa veste de pyjama et sent sous ses doigts quelque chose d’horiblement visqueux. Horrifié, il réalise qu’il s’agit d’une plaie béante d’où commencent à s’échapper ses entrailles,. Hurlant de terreur il ne parvient pas à empêcher ses viscères de dégouliner par paquets sur le matelas. Lorsqu’ O’Rourke échevelé jaillit dans la pièce, colt .45 au poing, l’universitaire se réveille, peinant à croire que tout ceci n’était qu’un cauchemar tant la sensation d’éventration lui semblait réelle. Bien qu’étant un homme rationnel au caractère plus trempé qu’on ne pourrait le croire, Finley est ébranlé et a bien du mal à trouver le sommeil…

Mercredi 21 janvier 1925

Vendredi 23 janvier 1925