A six heures du matin , les amis d’Elias sont réveillés par un appel téléphonique du lieutenant Poole. Il s’est passé quelque chose de grave au French Hospital de Chelsea. Alarmé par le laconisme du policier, ils s’habillent à la hâte et se rendent rapidement à l’hôpital, craignant le pire pour le Dr Simons. Sur les lieux, leurs inquiétudes sont immédiatement confirmées en avisant la présence de deux voitures de patrouille dont les gyrophares déchirent la nuit pluvieuse et éclaboussent le hall où des policiers sont affairés à prendre des témoignages auprès de patients mal réveillés. L’air fatigué, mal rasé, le lieutenant Poole semble accuser le poids des évènements récents. L’assurance tirée d’une longue expérience professionnelle affichée lors de leurs premières rencontres, quinze jours plus tôt , laisse désormais entrevoir confusion et incertitude alors qu’il leur révèle que Walter Simons a disparu de sa chambre en pleine nuit dans des circonstances plus que troublantes.

Au 3ème, la sinistre silhouette tracée à la craie et les traces de sang artériel sur le mur, derrière le bureau de fortune de l’agent en faction esquissent un sinistre prélude à ce qui les attend dans la chambre 308.

Le vent de la nuit s’engouffre par la fenêtre brisée et ils sont assaillis par des réminiscences funestes. Une autre chambre. Une autre nuit. Quand cette piste sanglante va-t-elle donc s’arrêter? Il paraît évident au vu des débris de bois de l’huisserie et des éclats de verre jonchant le sol que quelqu’un ou quelque chose s’est introduit brutalement dans la chambre depuis l’extérieur. En inspectant la fenêtre, O’Rourke repère deux profonds sillons dans le plâtre de chaque côté du cadre et deux groupes de quatre marques similaires sous le rebord côté chambre. Comme il serait rassurant d’y voir des traces de grappin… mais ce serait futilement faire fi des horreurs de la Boutique JuJu. Un regard lourd de sens passe entre le détective et le policier, trahissant combien leur définition du mot « impossible » s’est vue ébranlée par les coups de boutoirs d’une atroce réalité qu’il ne sera plus possible d’oublier. Tous leurs dérisoires efforts pour exercer un jugement rationnel ne parviennent à conjurer des visions cauchemardesques d’une chose venue du ciel enténébré, s’aggripant à la façade avec ses serres acérées puis défonçant la fenêtre afin de s’introduire dans la chambre vers le malheureux médecin alité. D’autres traces sur le parapet du toit viendront confirmer l’effrayante hypothèse qu’une bête, sans nul doute inconnue de la science, était perchée là, quelques heures plus tôt, comme quelque atroce gargouille issue des cauchemars des antiques bâtisseurs de cathédrales. Epiant vers le ciel malgré lui, O’Rourke a sur le toit l’impression que le ciel nocturne surplombant New York est devenu un abîme insondable, ouvrant vers un néant de ténèbres d’où pourraient surgir des démons inconcevables…

Pendant ce temps, la visite au chevet de Lloyd Spencer ne fait que confirmer leurs sinistres pressentiments . L’homme qui partageait la chambre 308 a été déménagé vers un autre aile de l’hôpital. Sanglé à son lit, en état de choc, il semble incapable de détacher un seul instant les yeux de la fenêtre, tout en marmonnant des propos que Mary Sanger et Finley aimeraient qualifier d’incohérents, à propos de « ténèbres ailées » et « du Diable qui reviendra emporter son dû« . L’entretien bref et décousu s’achève sur le malheureux hurlant comme un damné, implorant d’être enfermé à l’abri d’une cave… une cave sans fenêtre…

Alors qu’ils essaient de reconstituer l’improbable enchaînement des effroyables évènements de cette nuit, un policier vient les prévenir d’un appel à la réception. Un appel pour le professeur Finley.
Avec une certaine appréhension, le professeur se saisit du combiné tandis que le lieutenant Poole prend l’écouteur. A l’autre bout du fil, une voix inconnue teintée d’un fort accent africain révéle que le médecin est entre les mains du Culte de la Langue Sanglante. Si ils ne restituent pas les reliques de la Boutique JuJu, l’odieux inconnu promet de trancher les doigts et de crever les yeux de Simons. Puis il l’écorchera vif pour se draper de sa peau en remplacement de la parure rituelle leur ayant été volée, pour les châtier d’avoir oser profaner un lieu sacré. Finley ne peut s’empêcher de frissonner tant la froideur posée de l’individu ne laisse plâner aucun doute concernant sa sincérité. Un sort tout aussi barbare les attend si jamais ils s’avisent de prévenir les autorités car « leur foi en la science ne leur sera d’aucune utilité face à ce qu’aucun Blanc ne saurait comprendre« . Avant de raccrocher abruptement, il leur ordonne d’attendre de ses nouvelles à l’appartement de Finley…
Alors qu’ils discutent fébrilement de la marche à adopter, Mary Sanger, considérant la possibilité de sbires du culte infiltrés autour d’eux, remarque justement au milieu de la confusion du hall d’entrée un noir anodin, frêle et un brin dégarni, manifestement chargé de l’entretien des locaux mais semblant pourtant porter une attention particulière à leurs faits et gestes. Mis au courant de ses suspicions, le lieutenant Poole vérifie dans les registres du personnel que ce Joe Mosley est bien employé par l’hôpital. Il assigne un de ses hommes, le jeune mais finaud Cochrane, à la filature du suspect lorsque ce denier finira son travail à 8h00. Poole estime tenir là celui qui a fait rentrer l’assassin de l’agent McGuire.

Une fois les magasins ouverts, l’équipe décide de s’équiper pour se protéger et fait l’acquisition de fusils de chasse. Au commissariat, Poole reçoit un appel de Cochrane vers 10h00. Mosley est bien retourné chez lui à Harlem, avant de se rendre deux heures après au Victoria’s Jazz Club, sur la 132ème rue, un restaurant doublé d’un cabaret en soirée, s’adressant à une clientèle de couleur. Mary blémit en reconnaissant le nom de l’endroit dont elle sortait lorsqu’elle s’est faite agresser la semaine précédente. Les pistes semblent se recouper et une fois de plus, tout converge vers Harlem. Hésitant entre attendre le coup de téléphone des ravisseurs, manipulés comme des pantins ou reprendre l’initiative, c’est finalement cette dernière solution, préconisée par Finley et Mary Sanger, qui l’emporte: il faut s’y rendre au plus vite en espérant que ce soit là que le malheureux Simons est retenu prisonnier.

Reste l’horrible question qui les taraude mais que nul n’ose formuler à voix haute : faut-il vraiment prier pour qu’il soit encore en vie ?

Se faufilant dans l’étroite ruelle longeant le restaurant, les Investigateurs aident Mary, la plus menue, à se faufiler à l’intérieur des cuisines en passant par une étroite lucarne. Peu rassurée, la journaliste ouvre ensuite à ses compagnons. Tout est calme à l’intérieur du club. La salle principale, avec ses tentures de velours bordeaux et ses décorations en plâtre bon marché évoquant quelque cabaret parisien, est plongée dans la pénombre, seulement éclairée faiblement par quelques lampes en toc de style Art Nouveau.
Quelques instants plus tard, un nègre pousse les portes battantes et entre dans les cuisines, pour se faire rapidement assommer par Poole et O’Rourke. La journaliste se faufile discrètement dans la réserve jouxtant les cuisines, suspectant à juste titre la présence d’une cave, parfait endroit pour cacher un prisonnier. Soulevant une trappe en bois, elle découvre un escalier de bois menant dans le noir avant de rejoindre subrepticement ses compagnons. Pendant ce temps, Poole s’avance à pas de loup dans la salle de spectacle obscure. Il repère du mouvement mais n’a pas le temps de se cacher derrière l’un des piliers avant de se faire remarquer. Tenant en joue deux videurs armés d’une batte de baseball et d’un cran d’arrêt, le policier est apostrophé par un nègre de belle prestance, élégamment vêtu qui s’enquiert avec un calme destabilisant de la présence d’un forcené armé d’un revolver dans son établissement. Sautant sur l’occasion, afin de fournir une diversion pour les autres, le policier fait mine d’être un cambrioleur perdant ses moyens, tout en reculant prudemment. Alors qu’il atteint les portes battantes, un quatrième nègre jaillit de la réserve et le taillade d’un coup de pranga. Le lieutenant l’abat par réflexe, déclenchant l’orgie de violence qui couvait.
Le Victoria’s Jazz Club est bientôt envahi par les détonations et la fumée des armes à feu , tandis que stucco et fauteuils de cuir éclatent sous les impacts de chevrotine et les balles de pistolets. Alors que ses hommes de main gisent bientôt à terre, criblés de balles, le patron du club se réfugie derrière le zinc, avec Poole sur les talons. Le policier a à peine le temps de plonger derrière une table pour éviter un coup de fusil de chasse, avant de lui loger une balle en pleine poitrine. Hésitant à sortir de derrière son abri, des fois que le nègre serait encore en vie, Poole voit l’impulsif O’Rourke sauter par dessus le bar, espérant que l’homme n’ait pas eu le temps de recharger son arme… pour se retrouver face à face avec le canon béant d’un calibre 12. Avec l’énergie du désespoir, l’irlandais roule sur le côté, évitant de se faire emporter la tête par la gerbe de chevrotine, avant d’achever le patron de la boîte.
Chacun défend chèrement sa peau, et lorsque le silence retombe, les Investigateurs, couverts d’un sang qui n’est heureusement pas le leur, reprennent leus esprits. Mary peine à réaliser qu’elle vient d’abattre un homme à bout portant. Elle réprime un frisson en reconnaissant le jeune noir aux yeux globuleux qui l’avait agressée dans la rue, quelques jours auparavant.

Bien décidé à ne pas trainer ici, le voisinage risquant d’avoir été alerté par les coups de feu, O’Rourke se précipite, suivi du policier, dans la cave emplie de barils, de boites de conserves et de caisses de sodas. Ils ne remarquent pas la silhouette tapie dans l’ombre sous l’escalier. La mauvaise ampoule suspendue au plafond attrape un éclat de métal, le policier ressent une étrange sensation de froid avant de réaliser qu’il vient d’être salement tailladé par un puissant noir barbu, une pranga sanglante dans la main, engoncé dans un manteau de laine gris sombre dont les coutures menacent de lâcher tant l’homme est bâti comme un buffle.
O’Rourke se retourne et reconnait le visage anguleux, au front haut et aux yeux perçants sous des arcades prononcées. Il a déjà vu cet homme: il s’agit du client avec qui N’Kwane discutait la seconde fois où ils se sont rendus à la Boutique JuJu.
Au moment où il lève son .45, les yeux noirs du nègre semblent flamboyer avec l’éclat de braises ardentes et le détective sent tout à coup ses tempes éclater sous une douleur intense lui vrillant le cerveau. Tout bascule dans le noir…
Stupéfait, Poole, voit le massif irlandais tomber inexplicablement à genou, le regard vitreux. Le policier fait feu, manquant le colosse noir qui se jette sur lui, son couteau de brousse en avant. La mêlée est furieuse et du haut de l’escalier, la main tremblante, Finley n’ose faire feu de peur de toucher le lieutenant Poole. Evitant un coup visant à le décapiter, le policier trébuche, tombant au pied du tueur. Profitant de l’ouverture providentielle, le professeur Finley appuie sur la gachette et à sa propre surprise, fait mouche. Le noir, fauché par la balle titube, laissant au policier à terre le temps de lever son arme pour l’abattre enfin. Lorsqu’il se relève pour approcher du dément agonisant, leurs regards se croisent, alors que l’homme éructe d’incompréhensibles borborygmes entre deux crachats de sang. Le policier sent à son tour son esprit défaillir alors qu’une intense vague de panique le submerge. Parvenant à reprendre le contrôle de ses gestes, malgré l’emprise démoniaque du sorcier, il met un terme à la menace en lui logeant une balle au beau milieu du front.
Tandis que Finley et Mary Sanger tentent de sortir O’Rourke de sa catatonie, le policier découvre rapidement une ouverture vers une cave voisine dissimulée par une étagère. Là, au beau milieu d’une petite cave au mobilier sommaire, imprégnée des remugles de la peur et du sang, se tient le Dr. Simons, attaché à une chaise, inerte, la tête affaissée sur la poitrine. Sa blouse de patient déchiquetée est maculée de tant de sang que le policier craint un instant être arrivé trop tard. Néanmoins, il découvre que malgré les sévices qui lui ont été infligées, le malheureux est encore vivant bien que son pouls soit des plus ténus. Tout le côté gauche du visage de Simons n’est plus qu’une masse sanguinolente, les cheveux collés à la plaie où se trouvait auparavant son oreille gauche. Alors que le détective reprend ses esprits, tout le monde évacue rapidement les lieux, non sans avoir répandu de l’alcool de contrebande dans le bar avant d’y mettre le feu. Sautant dans la voiture de Mary, les investigateurs filent vers Brooklyn pour déposer le médecin devant l’hôpital afin d’éviter des questions par trop compromettantes pour le policier ayant clairement dépassé les limites de ce que lui autorise son insigne.

Après avoir acheté des vêtements propres, les trois amis se séparent du policier en lui témoignant toute leur gratitude et optent pour éviter leurs domiciles respectifs. Il est convenu qu’il faudra se terrer dans des hôtels hors de Manhattan, de peur qu’on ne puisse retrouver leur trace. Si le coup porté à la secte a du être sévère, William O’Rourke ne manque pas de faire remarquer que, même en admettant que le sorcier nègre soit le prêtre de leur congrégation, le nombre d’adorateurs observés dimanche soir à la boutique JuJu dépassait la trentaine. Sans compter que le vieux Silas N’Kwane, sans aucun doute compromis, n’ a pas été revu.
La prudence est donc de mise. Le détective se dit même favorable à l’idée prendre des billets pour Londres au plus vite, histoire de mettre un océan entre eux et les horreurs de Harlem. Cependant, Mary et Charles n’envisagent pas de laisser Simons derrière, surtout pas après l’enfer qu’ils ont tous traversé pour le tirer des griffes de la Langue Sanglante. Ils se mettent finalement d’accord pour changer d’hôtel tous les deux jours, tout en se rendant régulièrement au chevet de leur infortuné compagnon.

mercredi 28 janvier – samedi 31 janvier