« Je dormais malgré la douleur me taraudant l’abdomen quand tout à coup, j’entendis un bruit qui me tira instantanément de mon sommeil. J’eus immédiatement la nette conviction que quelque chose se passait dans la couloir, devant ma chambre. Un choc sourd contre la cloison, assorti du bruit caractéristique d’un homme s’étranglant dans son propre sang en cherchant en vain à appeler à l’aide acheva de me convaincre que j’étais en danger.

La gorge nouée, le coeur battant à tout rompre, je me levai discrètement en serrant les dents, frissonnant au contact de mes pieds sur le carrelage glacial. Au même instant, j’entendis la poignée de la porte tourner doucement. Pris de court, je me saisis du vase de fleurs apporté par Mademoiselle Sanger, devinant dans la faible lumière nocturne filtrant au travers des persiennes, une silhouette massive et l’éclat d’une lame cruelle derrière le rideau me séparant de Mr. Spencer, mon compagnon de chambrée.

Sans prendre le temps de réflechir, je me ruai sur l’intrus mais la douleur de ma blessure se reveilla, m’arrachant un cri alors que le vase se brisait à mes pieds. L’odeur âcre d’un parfum bon marché, auquel se mêlait celle de la sueur et d’autres effluves épicées et indéfinissables m’assaillirent alors que la poigne de fer de l’homme se refermait sur ma gorge. J’étais pris dans un étau. Le nègre, car c’en était un, avec son visage tellement sombre que pour mon propre bien je ne parvenais à distinguer le moindre trait de son visage , laissa échapper ce que je ne pourrai décrire que comme un hululement, un son sinistre qui eut davantage convenu à une gorge animale qu’à celle d’un être humain civilisé.

A cet instant, comme en réponse, un cri strident qui ne pouvait être de ce monde déchira le silence de l’hôpital endormi et la fenêtre et les stores explosèrent dans une pluie d’éclats de verre et de débris de bois. Dans la bourrasque de flocons de neige s’engouffrant aussitôt dans la chambre, je devinai plus que je ne la vis vraiment, une silhouette tout droit jaillie de mes cauchemars les plus sombres.

La Chose se coula dans la chambre avec une aisance toute prédatrice. Chacun de ses mouvements était accompagné de cliquetis chitineux évoquant irrésistiblement quelque croisement contre-nature entre une énorme chauve-souris et une horreur insectoïde. Alors qu’elle repliait ses immenses ailes membraneuses recouvertes de givre, son abdomen vaguement arachnéen raclant le carrelage, l’abomination surgie de la nuit tourna lentement vers moi une tête allongée. Sa large gueule aux machoires dentelées était garnie de rangées de dents effilées ruisselant de fluides innommables. Tout dans la maigreur cadavérique de cette immonde gargouille suggérait la malignité vorace d’un sinistre messager venu du néant, par-delà les étoiles…Un remugle méphitique et acide masqua subitement les relents de désinfectant et l’odeur de mon ravisseur tandis que l’entité approchait…

Alors que le malheureux Spencer hurlait comme un damné, aucun son ne parvint à s’échapper de ma gorge tandis qu’un flot glacial semblait envahir mes veines. Se déployant comme une atroce mante religieuse, la Chose s’empara de moi, me plaquant contre son thorax suintant de fluides alcalins, avant de bondir comme une flèche à travers la fenêtre. Ma vue se brouilla, alors que la neige me fouettait le visage et que la douleur de ma blessure se rouvrant me cisaillait le ventre. Les lumières des voitures dans la rue, vingt mètres en contrebas, s’éloignèrent dans le battement assourdissant des ailes démoniaques. S’il y a un dieu quelque part, il eut surement pitié de moi car je perdis enfin connaissance alors que le diable lui-même, chevauché par ce nègre infernal, m’emportait dans la nuit… »