Ce matin, les Investigateurs se mettent en tête de déambuler dans le quartier arabe de Soho, à la recherche de l’épicerie de Tewfik Al-Sayed, mentionnée par Barrington. Après un tour du marché arabe de Soho, ils finissent par tomber sur l’épicerie néanmoins fermée. Après avoir pris note des horaires d’ouverture, ils s’arrêtent pour prendre un délicieux repas dans un petit restaurant égyptien. A leur grande surprise, le professeur Finley passe les commandes tout en plaisantant avec le serveur dans un arabe quasi parfait.

Après le repas, ils retournent chez les Shipley, sur Holbein Mews, avec son alignement de modestes maisons de briques à l’identique laideur, telles des carcasses de vieillards anonymes serrés les uns contre les autres pour éviter de tomber.
Accueillis par la mère du peintre, ils patientent dans le salon en attendant que la vieille dame leur serve le thé. Outre la décoration vieillotte du petit salon étriqué, ils ne peuvent s’empêcher de remarquer la poussière grasse, l’humidité et l’odeur fétide bien que subtile régnant dans la demeure insalubre. Mal à l’aise, ils feignent cependant de n’en rien remarquer pour ne pas froisser Mme Shipley. Au bout d’un moment inconfortable, le peintre descend de sa mansarde. La chevelure en bataille, le visage agité de tics nerveux, Miles Shipley est de toute évidence fou à lier, à moins qu’il ne faille y voir les ravages de l’absinthe ou de l’opium, comme le suspecte Simons. Convaincu de l’intérêt sincère porté à ses toiles, il les emmène à l’étage.

Sous une lucarne peinte en noir, baignant l’atelier d’une claustrophobe lumière brune, sont entreposés les chef-d’oeuvres de Miles Shipley.

Fébrile, l’artiste dévoile toile après toile, une dissonnante symphonie picturale, son atelier pareil à une schizophrène Chapelle Sixtine dédiée à l’Indicible, quelque part entre les visions infernales de Bosch et les cauchemars expressionnistes d’Otto Dix: en proie à une fascination malsaine, ils contemplent sarabandes morbides entre les tombes croulantes de cimetières oubliés, festins cannibales de créatures dégénérées se repaissant des viscères de victimes dont on jurerait entendre les hurlements d’agonie, ruines antédiluviennes englouties dans des profondeurs abyssales où sommeillent des terreurs insondables, abominations amorphes descendues des étoiles dégoulinant le long de monolithes blasphématoires évoquant bien trop au goût de Finley les visions du poète Justin Geoffrey. Le Dr Simons ne peut réprimer un sursaut en découvrant un atroce ballet de créatures ailées, cauchemars hybrides insectoïdes et chiroptères se découpant sur une lune lépreuse, tourbillonnant autour du beffroi d’une sinistre église desaffectée. Le médecin ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’horreur du French Hospital.
Alors que Shipley s’efforce de persuader un Simons angoissé que cette oeuvre est faite pour lui, O’Rourke tombe en arrêt devant un autre tableau. La scène peinte représente une cérémonie impie au pied d’une sinistre montagne se dressant au milieu d’une savane africaine. Minuscules mais reconnaissables, les sauvages dansant à la lueur des torches arborent des masques aux appendices répugnants en tous points similaires à ceux des assassins d’Elias. Mais le plus horrible est la silhouette colossale suggérée subtilement dans le ciel nocturne, tel un titan chevauchant la montagne, une forme gigantesque et décharnée aux membres griffus, avec en guise de tête un atroce tentacule dressé vers les étoiles. Le détective est aussitôt frappé par le saisissant parallèle avec les descriptions de Nigel Blackwell dans Sectes Secrètes d’Afrique. Lorsqu’il est interrogés sur l’origine de ses visions, le peintre enfiévré explique en bégayant qu’il l’ignore, qu’elles lui viennent la nuit, lui faisant perdre le sommeil, le laissant harassé au matin. Les peindre lui semble le seul moyen de les exorciser. Pressé à propos de leur caractère monstrueux, Shipley s’emporte, éructant qu’il trempe son pinceau dans le poison d’une Guerre si atroce qu’elle change les hommes en monstres, claudiquants pantins brisés et mutilés qui n’ont plus rien d’humain. Alors où est l’Horreur? Ici, dans la pénombre de son atelier? Ou bien dans les hospices pour vétérans et gueules cassées?
Oppressés jusqu’à la nausée, ils acceptent d’acheter plusieurs toiles, pour la somme indécente plusieurs centaines de livres, plus que tout désireux de quitter cet antichambre de la folie…

Vendredi 13 février – samedi 14 février 1925