Comme un mauvais présage, une pluie battante martèle la capitale anglaise, minant le moral des américains récemment arrivés tandis que les flegmatiques londoniens les consolent en les assurant qu’au moins il n’y aura pas de brouillard aujourd’hui.
Après un solide petit déjeuner anglais, les Investigateurs se rendent au British Museum sur l’insistance du Professeur Finley trépignant d’impatience à l’idée d’admirer ses vestiges mésopotamiens. Profitant de l’aubaine, les trois autres parcourent les incroyables galeries d’antiquités du musée, s’attardant notamment sur les collections egyptiennes, tellement en vogue depuis que Howard Carter a découvert la tombe de Toutankhamon. C’est cependant en vain qu’ils recherchent les croix ansées inversées mentionnées dans les rêves de Carlyle ou les élucubrations de Montgomery Crompton.

Dans l’après-midi, ils hèlent un Hansom Cab pour rejoindre la Fondation Penhew toute proche. La bâtisse victorienne cossue s’ennorgueuillit d’une salle d’exposition ouverte au public, afin de présenter le résultat de leurs fouilles, ainsi que de salles d’études pour universitaires. Difficile pour le profane de se faire une idée des merveilles antiques nommées sur les austères étiquettes dans les vitrines en lorgnant d’abscons tessons de poterie et autres fragments de maçonnerie cryptiques. Hormis quelques photos de Sir Aubrey, la visite ne s’avère guère éclairante et c’est avec un plaisir non dissimulé que Mary Sanger et William O’Rourke entreprennent à leur tour d’organiser une visite d’une autre fameuse institution britannique, le pub. Quel plaisir pour nos américains que de pouvoir savourer un malt écossais sans craindre une descente de G-men!

Samedi matin, la pluie torrentielle a cédé la place au tristement célèbre smog londonien et la ville prend des allures fantômatiques, comme sombrant lentement dans ses rêveries passées et l’on se prend à imaginer croiser le fiacre de quelque aristocrate transylvanien ou la silhouette inquiétante d’un colosse contrefait jaillis des pages de Bram Stoker ou Mary Shelley…

Suivant les maigres pistes mises à leur disposition par Jonah Kensington, ils filent à Fleet Street. S’il est une occupation typiquement britannique, c’est sûrement la lecture de la presse. Un bon anglais peut immédiatement identifier la classe sociale et le bord politique d’une personne rien qu’en avisant le journal qu’un de ses concitoyens porte sous le bras. Et à en juger par les nombreux journaux ayant pignon sur rue sur Fleet Street, il y en a effectivement pour tous les goûts…
Descendant la rue vers l’arche du Ludgate Circus, il apparaît bien vite au vu de l’immeuble miteux abritant les locaux du « Scoop » , qu’il s’agit d’un ces torchons à scandale à propos duquel tout bon gentleman affirmerait préferer tomber raide mort qu’être surpris à le lire.
La fumée de cigare bon marché imprègnant les lieux n’a rien à envier au smog envahissant les rues, pas même l’odeur. Au milieu de ce brouillard, un robuste irlandais rouquin, courtaud au visage rond et au crâne dégarni, en chemise débraillée, est en train de biffer rageusement un article avant publication.
Mis au courant de la raison de leur visite, Mickey Mahoney, le directeur du tabloïd, les accueille plutôt chaleureusement, notamment en réalisant que l’un deux est également d’origine irlandaise. Débouchant une bonne bouteille de whisky, il s’épanche sur les faits divers sordides constituant son fonds de commerce, entre attentats fomentés par des bolcheviques ou des nostalgiques de l’IRA rejetant le cessez-le-feu consenti par Eamon DeValera, cambriolages montés par les vétérans désoeuvrés de la Grande Guerre, bandes de cockneys imitant les exploits des gangsters de Chicago ou enlèvements de jeunes femmes respectables destinées à alimenter la traite des blanches pour le compte d’odieux traficants d’opium chinois sur les docks de l’East End…
Les oreilles à l’affût de tout renseignement croustillant susceptible d’alimenter les pages de son journal, tout en lissant son épaisse moustache, il est plutôt servi avec le récit des meurtres sanglants auxquels ont été confrontés les Investigateurs, à commencer par celui de Jackson Elias, qui le prend de court et l’attriste.
Mahoney relate le passage de l’écrivain qui lui avait paru aux abois, désespéré, alors qu’il avait parcouru ses archives, jetant son dévolu sur deux articles. L’un portait sur les « meurtres égyptiens » frappant particulièrement la communauté arabe de Londres. L’américain était convaincu qu’ils étaient imputables à la Confrérie du Pharaon Noir, un culte de la mort d’origine égyptienne impliquant potentiellement des individus haut-placés, voire même des membres de la noblesse. L’autre avait trait aux tableaux scandaleux d’un obscur peintre surréaliste à l’imaginaire perturbé dont il s’efforcera de leur communiquer l’adresse au plus vite, tout en proposant de leur acheter toute histoire sensationnelle, à plus forte raison si elle est accompagnée de photographies.

Ils se rendent ensuite aux bureaux de New Scotland Yard, pour s’entretenir avec l’inspecteur James Barrington, afin de creuser la piste des « meurtres égyptiens » auxquels s’intéressaient Elias. En contrepoint au fouillis du bureau de Mahoney, celui de Barrington est à l’image du policier. Engoncé dans un costume de prix accentuant sa silhouette longiligne, il respire à la fois professionnalisme, rigueur et austérité tout en faisant preuve de la courtoisie qui sied à un gentleman à l’égard de Miss Sanger.
Peu disert, il convient néanmoins de la visite de Jackson Elias, qui semblait s’intéresser à une affaire sur laquelle le policier travaillait depuis quelques années. Les Investigateurs confirment les théories de leur ami écrivain en relatant leur récente confrontation avec une secte meurtrière à New York. De prime abord sceptique quant aux théories d’Elias, le policier méthodique avait néanmoins creusé la piste de cette Confrérie du Pharaon Noir, en se rapprochant d’un expert, le directeur de la Fondation Penhew, Edward Gavigan. A sa grande surprise, l’egyptologue admit connaître cette société secrète mais à sa connaissance, celle-ci n’existait plus depuis bien longtemps. Néanmoins, il le recommanda auprès d’un des guides de leurs expéditions, l’épicier Tewfik Al-Sayed, qui en saurait peut être davantage et pourrait en outre l’aider dans son enquête auprès de la communauté arabe.
Al-Sayed confirma les renseignements de Gavigan. L’enquête montra que bon nombre des victimes fréquentaient « La Pyramide Bleue », un club arabe de Soho mais les surveillances menées s’avérèrent infructueuses…
A cette dernière remarque, O’Rourke ne peut s’empêcher une remarque sarcastique quant aux méthodes anglaises. Naturellement, Barrington rétorque froissé qu’en Angleterre on privilégie une approche civilisée, contrairement à celle des cowboys de J.Edgard Hoover. Le ton monte rapidement et le policier britannique met courtoisement mais froidement un terme à leur entretien.

En fin de journée, ils parlent brièvement avec Bertha Shipley, mère du peintre, sur le pas de la porte de sa modeste maisonnette et fixent rendez-vous pour le lendemain.

Dimanche 15 février 1925