Alors que le mois de février approche de son terme, l’hiver refuse de relâcher son humide étreinte sur la capitale…
Nul doute qu’à présent que les hostilités sont déclenchées, les représailles de la Confrérie du Pharaon Noir sont imminentes. Il est unanimement décidé de s’éloigner des menaces tapies à l’abri du smog londonien, afin de permettre de réflechir à la suite de l’enquête, tout en permettant au détective de se remettre de sa blessure sous les bons soins du médecin Simons. La balle du vigile a heureusement été déviée par une côte au lieu de perforer le poumon ou le coeur. O’Rourke a perdu beaucoup de sang, sa fracture lui causera une douleur durable mais ses jours ne sont plus en danger. Néanmoins, il lui faudra bien une semaine pour espérer sortir et marcher.
Le groupe choisit donc de déménager loin de l’air vicié de Londres vers la ville côtière de Portsmouth, suffisamment loin de la capitale et proche du port de Southampton, dans l’éventualité d’un embarquement rapide pour l’étranger.
Les nombreux indices accumulés ainsi que les pérégrinations ayant amené Elias vers son destin tragique laissent entrevoir plusieurs destinations possibles, dont la Chine, le Kenya, l’Egypte voire l’Australie lointaine.

Brûlant de comprendre quels secrets ont pu coûter la vie de leur ami, l’érudit Finley, assisté du Docteur Simons, entreprend de se plonger dans les ouvrages mysterieux et les parchemins antiques subtilisés à la Fondation Penhew. Estimant une étude approfondie des ouvrages à plusieurs semaines, l’historien se contente dans un premier temps d’une lecture superficielle de l’ésotérique Recueil des Entretiens avec l’Ange Dzyan et des troublants Fragments de G’Harne.
Trois mois auparavant, l’académicien se serait gaussé de telles élucubrations évoquant des civilisations de bâtisseurs préhumains guerroyant contre des hordes de choses inhumaines venues des étoiles ou faisant miroiter quelque mystique épiphanie aux relents d’hérésie grâce aux enseignements de maîtres spirituels angéliques …
Mais comment ignorer par ailleurs les tableaux répugnants de Miles Shipley, les fresques grotesques sous la Fondation Penhew, le propre témoignage halluciné de Simons sur les circonstances de son enlèvement, les horreurs d’outre-tombe de la Boutique JuJu ou encore les ruines cyclopéennes mentionnées dans Sectes Secrètes d’Afrique?
Que penser de parchemins venus de diverses contrées, parfois séparés par plus de deux mille ans, mais célébrant sous de multiples noms un même Dieu Sombre inconnu des théologiens ?
Autant d’indices convergeant insidieusement vers une vertigineuse révélation de nature à remettre en question les fondements même de l’histoire humaine…
Pire, dissimulés au milieu des prières blasphématoires et textes liturgiques sacrilèges, le professeur découvre la descriptions de rituels de magie noire censés permettre d’invoquer des entités aux noms énigmatiques voire véritablement sinistres, tels « L’Enfant des Bois« , « L’Esprit du Vent » ou encore « Celui Qui Marche Dans Le Néant« .
Ces pratiques occultes rendent le professeur mal à l’aise tant la minutie avec laquelle elles sont décrites leur confère un cachet d’authenticité. Le plus répugnant est certainement le parchemin égyptien de Tewfik Al-Sayed, permettant au magicien de sacrifier une partie de son ka, son âme, afin de sculpter chair, os et tendons pour, au prix de souffrances indicibles, prendre l’apparence d’un homme voire même, d’après son auteur, d’une bête…
Si Miss Sanger préfère se tenir à l’écart de ses écrits inquiétants, Simons s’échine quant à lui plusieurs jours en vain sur le cryptique Liber Ivonis, en y perdant littéralement son latin avant de se rabattre sur des parchemins moins exigeants, pour la plupart des louanges et des exhortations dediées à cette sombre divinité. Bien qu’alité, O’Rourke s’attèle à la lecture des panégyriques incohérents trouvés dans la bibliothèque secrète de Gavigan. Tous dressent le tableau d’une religion eschatologique, prophétisant la Fin des Temps et l’avènement d’un dieu ou d’un panthéon de dieux sans noms dont le Dieu Noir ne serait que le Messager auprès des hommes. Difficile pour O’Rourke de ne pas souligner le lien troublant avec les songes de Carlyle ou la parodie de messianisme au coeur de la doctrine de la Langue Sanglante tel qu’exposé dans le pavé anthropologique de Nigel Blackwell.

Fort de ces connaissances, les Investigateurs peinent pourtant à comprendre les visées de leurs adversaires…
Faut-il voir en Edward Gavigan un simple collectionneur affligé d’une fascination malsaine pour des textes hérétiques, Un rouage profane dans les machinations d’un culte polycéphale ou un adorateur dément voué à une foi impie ? Si l’on admet que Tewfik Al-Sayed était le grand prêtre de cette secte anglaise, où se réunit sa congrégation ? Le culte britannique a-t-il réellement subi un coup majeur ou quitter le Royaume-Uni est-il encore prématuré?
A la lumière des notes de Jackson Elias, se pourrait-il qu’ils soient en présence d’illuminés aux croyances apocalyptiques attendant le signe annonçant l’apocalypse? O’Rourke postule que dans ce cas, il serait avisé d’effectuer des recherches relatives à d’éventuelles conjonctions planétaires ou passages de comètes, de tous temps considérées comme hérauts de grands cataclysme. En bonne journaliste tentant tant bien que mal de rester pragmatique, Mary Sanger privilégie quant à elle la piste plus concrète d’Edward Gavigan. De telles recherches supposent de toutes manières de retourner sur Londres.

Au bout d’une semaine, les Investigateurs descendent donc au Savoy Hotel, misant sur la discrétion et la sécurité du prestigieux palace pour tenir la secte à l’écart. La prometteuse théorie de l’irlandais s’avère une impasse, après des heures passées à compulser d’austères éphémerides et de complexes cartes astronomiques, avant de se tourner en desespoir de cause vers les théories les plus marginales et les ouvrages d’astrologie, fussent-ils chinois.
De son côté, la journaliste reprend contact avec Mickey Mahoney, soulagé d’avoir enfin de leurs nouvelles. Le brouillon rédacteur en chef du Scoop avait tenté en vain de les joindre afin de leur communiquer le résultat de ses recherches concernant d’éventuelles propriétés de la Fondation Penhew hors de Londres. Il semble justement qu’Edward Gavigan ait fait l’acquisition d’un domaine situé dans dans l’Essex. Il s’agirait d’un manoir baptisé Maison Misr, l’Egypte en langue arabe d’après Finley.

Se pourrait-il qu’il s’agisse-là de la destination du mystérieux camion mentionné par Yalesha Husseini ? Quel sombres secrets peut bien cacher un vieux manoir perdu dans les Fens, ces marais côtiers inhospitaliers s’étalant sur les froids rivages de la Mer du Nord?

Dimanche 22 février 1925

Lundi 2 mars – samedi 14 mars 1925