Dès le matin, la chaleur et le bruit des automobiles, des calèches et les cris des porteurs d’eau empêchent les Américains de dormir, malgré la fatigue du voyage. Après un  solide déjeuner dans la luxueuse salle à manger du Victoria & New Khedivial, ils retrouvent leur guide Hakim, au milieu des drogmans guettant les touristes à la sortie des grands hôtels du quartier d’Ezbekiya. Hélant un cab, ils décident de  rechercher la fraîcheur du Musée du Caire, sur les berges du Nil, à l’entrée du Qasr el-Nil Bridge. Déambulant dans ses vastes ailes , ils inspectent les innombrables vitrines à la recherche d’éventuelles reliques découvertes lors les fouilles entreprises en 1919 par l’Expédition Carlyle à Dhashûr, voire d’indices relatifs au mystérieux Pharaon Noir vénéré par la secte londonienne. Remontant le temps, de vitrines en vitrines, en suivant le professeur Finley enchanté par tant de merveilles antiques, ils s’interrogent sur la possibilité que des pièces importantes mais non cataloguées puissent être conservées dans des salles inaccessibles au public. Si tel est le cas, Finley pourrait peut être faire valoir son statut d’universitaire pour y avoir accès. Décidant de s’adresser à un des conservateurs du musée, ils font la connaissance du Dr Ali Kafour. Prétextant tout d’abord s’intéresser au site de Dhashûr et à la fin de la III ème dynastie, ils consentent,  non sans hésitation, à révéler le réel objet de  leurs recherches, à savoir le mystérieux Pharaon Noir. A leur grande surprise, le conservateur du fonds occulte révèle une vaste érudition, notamment concernant les légendes relatives au Pharaon Noir.

C’est à la lumière des effroyables révélations contenues dans le monstrueux Necronomicon, le Kitab Al-Azif écrit par l’arabe dément Abd Al-Azrad, dont l’érudit chuchote le titre d’un air plein de sous-entendus, qu’il aurait croisé la légende du Pharaon Noir. Surgi des confins de l’Empire, peut être même de la légendaire Irem, Cité des Piliers aujourd’hui enfouie sous les sables de la péninsule arabe, dans la période trouble marquant la fin de la IIIème dynastie apparut un mystérieux personnage tantôt nommé Nephren-Ka tantôt Nophru-Ka. Il est difficile de démêler l’histoire de la légende, si bien qu’on ne sait que peu de choses sur lui. Il parvint cependant à acquérir la confiance du Pharaon pour bientôt devenir son vizir et s’emparer progressivement du pouvoir, faisant disparaître ses opposants et s’appuyant sur les prêtres des temples mineurs. Nephren-Ka répandit la terreur grâce à sa maîtrise des sciences occultes ainsi que l’aide d’une énorme bête dont le Sphinx de Gizeh ne serait une vague réplique. Ainsi est-il dit qu’il répandait la mort sur ses ennemis en envoyant un vent noir semant peste et famine. Son culte restaura la vénération du Pharaon Noir dont le nom égyptien était Nyarlathotep, un nom pouvant être traduit par « Il n’existe nulle paix par delà la Porte« . Dans la brume des siècles, le nom de Nephren-ka et celui du Pharaon Noir finirent par se confondre.

Le Dr. Kafour estime qu’il s’agit là de références au panthéon pré-humain de dieux abjects évoqués dans les pages du Necronomicon, de terrifiantes déités inhumaines tourbillonnant au centre de l’univers autour d’Azathoth, le Sultan des Démons et dont Nyarlathotep serait le Grand Messager. Ce fut le fils du pharaon Houni, Sneferu, que les grecs nommeraient Sôris, qui parvint  anéantir le pouvoir de Nephren-Ka, avec l’aide de ses soldats mais également l’appui de la déesse Isis elle-même, si l’on en croit la légende. Sneferu devint ainsi le premier souverain de la IVème Dynastie, marquant l’apogée de l’âge des bâtisseurs de pyramides dont les merveilleuses réalisations attirent encore aujourd’hui à Gizeh des visiteurs venus du monde entier. Il fit ainsi achever la pyramide de son père Houni à Meïdoum, pour y déposer secrètement le djet de Nephren-Ka, sa dépouille mortelle, et y contenir le ka maléfique du prêtre-sorcier puis ordonna que fut effacée toute trace de son nom. Malheureusement, la pyramide s’effondra, forçant Sneferu à en faire bâtir une autre non loin de là, à Dhashûr,  la Pyramide Rhomboïdale, dont la forme étrange permettrait de lutter contre les énergies funestes, elle-même protégée par un autre édifice, la Pyramide Rouge protégeant Dhashûr contre son éventuel retour d’entre les morts.

Ainsi le nom de Nephren-Ka finit comme lui, enseveli sous les sables du temps. Malheureusement, le vent du désert finit toujours par exhumer les vestiges du passé…

Plusieurs siècles plus tard, le culte du Pharaon Noir ressurgit brièvement sous la VIème Dynastie, avec l’appui de l’épouse du pharaon Merenre, la cruelle Nitocris, que certains papyrus anciens surnomment la Reine-Goule en raison des rites impies dans lesquels le Grand Sphinx de Gizeh aurait joué un rôle majeur. La reine noire trouva la mort emmurée vive, bien qu’aucune trace de sa dépouille n’ait jamais été retrouvée jusqu’à peu.

Le Dr Kafour leur confie à voix basse qu’il estime en effet que le culte du Pharaon Noir serait encore actif de nos jours en Egypte. Le vieil érudit pense même  possible que la momie récemment dérobée à l’Expédition Clive à Saqqarah ait pu être celle de la reine maléfique, un forfait probablement lié à la prophétie affirmant que le Pharaon Noir resurgirait à nouveau, « doigts et orteils après la venue du Grand Bienfaiteur« , ce qui pourrait être interprété comme vingt siècles après la naissance du Christ. Son retour marquera la Fin des Temps pour l’humanité et le début du règne des Anciens Dieux. Il n’est pas non plus impossible que le culte subsiste dans d’autres régions d’Afrique. Le Dr. Kafour a, comme eux, entendu parler du culte de la Langue Sanglante mentionné dans les Sectes Secrètes d’Afrique, culte dont les origines remontent sans aucun doute à l’époque où Sneferu chassa les adeptes du Pharaon Noir hors d’Egypte vers les marais du Soudan.

Lorsque les américains lui révèlent leurs convictions quant aux activités clandestines de la Fondation Penhew étayées par leurs récentes expériences londoniennes  le Dr Kafour s’en dit peiné. S’il n’a jamais entendu parler de malversations concernant la Fondation, il admet avoir eu vent de rumeurs faisant état de disparitions d’ouvriers sur les sites de fouille. Il affirme en revanche avoir bien connu le respectable Sir Aubrey Penhew, avec qui il avait plaisir à converser entre égyptologues avertis. Pour autant il se souvient que lors de leur dernière entrevue,  peu avant son départ, Sir Aubrey avait changé, il lui avait étrangement semblé comme rajeuni mais aussi plus froid, presque cruel.

L’après-midi, guidé par leur drogman Hakim, ils décident de s’enfoncer dans le Khan-El Khalili, le labyrinthique bazar couvert dans la Vieille Ville, à la recherche de Faraz Najir, l’auteur de la lettre trouvée sur Jackson Elias. Déambulant dans le clair-obscur du dédale de ruelles sinueuses, ils ont à nouveau l’impression d’avoir remonté le temps pour errer dans un conte des mille et une nuits, se frayant péniblement un chemin dans la cohue bigarrée, enjambant les sacs d’épices, de dattes et autres denrées énigmatiques aux yeux d’un occidental. Dans la chaleur étouffante du souk, leurs sens sont malmenés par le tourbillon de couleurs chatoyantes des étals de fruits séchés, des ballots d’étoffes et des tapis orientaux entassés pêle-mêle, d’objets de cuivre plus ou moins antiques, tandis qu’ils sont assaillis par le parfum entêtant des épices ou le remugle écoeurant des tanneries. Le Dr Simons frémit, sans toutefois vouloir inquiéter ses compagnons, en faisant l’inventaire des cas de lèpre, de syphilis, de parasitoses, sans parler des difformités et mutilations affligeant les hordes de mendiants quémandant l’aumône à chaque coin de rue.

Ils parviennent enfin dans la Rue des Chacals où s’alignent les étals et échoppes des brocanteurs et autres vendeurs de vieilleries. Quelle n’est pas leur déception en apprenant de la bouche édentée d’un antiquaire du nom d’Hussein que la boutique de Faraz Najir n’est plus qu’un tas de décombres noircies. Il murmure en invoquant le nom du Très Haut qu’il y a cinq ou six ans de cela, un monstrueux ifrît, un démon de flammes descendu du ciel se serait abattu sur l’échoppe et l’aurait totalement incendiée. En persévérant, un camelot proche leur confie à demi-mots  que Najir aurait en fait survécu à ses horribles brûlures. Avec l’aide d’Hakim, les investigateurs finissent par retrouver sa nouvelle échoppe de souvenirs, Rue des Potiers.

Pénétrant dans le magasin exigu, ils découvrent un poussiéreux fatras de souvenirs, répliques de statuettes antiques ou de monuments égyptiens et de tapis bon marché. Mary ne peut s’empêcher d’avoir un mouvement de recul en découvrant le marchand de souvenirs défiguré par les séquelles de l’incendie, la peau de son visage ayant comme fondu,  cicatrices que le Dr Simons ne peut effectivement attribuer qu’à un terrible incendie. Faraz Najir se montre tout d’abord obséquieux, leur proposant divers attrape-nigauds à touristes. L’égyptien ne tarde cependant pas à s’étrangler lorsqu’ O’Rourke, abrupt comme à l’accoutumée, mentionne de but en blanc qu’il cherche des informations sur l’Expédition Carlyle. Le petit homme rondouillard s’empresse de les chasser de sa boutique sans ménagement. Devant l’entêtement du détective, le ton monte, Najir éructe et hurle au voleur,  allant jusqu’à les menacer d’un cimeterre apparemment fort affûté. A l’extérieur de la boutique, Simons et Mary Sanger font face à un véritable attroupement d’arabes hostiles, ameutés par les cris de Najir. L’ hostilité de la foule est plus que palpable et les américains n’ont que trop en mémoire les faits divers relatant régulièrement la mort d’étrangers dans les rues du Caire. Craignant de se faire littéralement lyncher, ils sont contraints à fuir sous les crachats et les coups de la foule vindicative, Mary prenant même un coup de poing en pleine figure. Choqués, ils ne réalisent que beaucoup plus loin qu’ils se sont fait délester dans la cohue de la bourse d’une centaine de livres égyptiennes que portait l’irlandais. Après avoir porté plainte auprès de la police égyptienne, dans l’espoir de pouvoir faire arrêter Faraz Najir afin de lui extorquer les éventuelles informations dont il dispose, ils comprennent que les autorités égyptiennes ne remueront certainement pas ciel et terre pour des occidentaux comme eux. Néanmoins, ils se promettent de retourner voir l’antiquaire d’ici quelques jours, avant de retourner à leur hôtel se remettre de leurs émotions devant un verre de bourbon.

Dimanche 3 mai 1925 >