Le lendemain matin, fumant sa cigarette sous le porche du Victoria & New Khedivial, se demandant qui, du soleil de plomb ou du regard peu amène de Faysal le portier de l’hôtel, gâche le plus sa bonne humeur dominicale, Hakim s’empresse de jeter son mégot en voyant arriver la silhouette carrée de « Sidi Billl » O’Rourke, qui lui confie un beau paquet de livres d’or égyptiennes afin qu’il organise la logistique d’une excursion à Dhashûr. Hélant un cab pour ses clients et jetant un regard goguenard au portier, Hakim file fièrement sur les trottoirs d’Ezbekiya avant de disparaitre en esquivant de justesse un tram.

Montant dans le cab hélé par leur jeune guide arabe, les américains discutent de la suite des investigations, tout en descendant la fourmillante Avenue de la Reine Nazli , bordée de palmiers, en direction du Nil et du Musée du Caire. Une demie heure d’heure de trajet plus tard, ils  constatent avec dépit, sous un soleil de plomb, qu’il est fermé le dimanche.  A l’initiative de Mary Sanger, ils modifient leurs plans et décident d’aller se renseigner  aux  locaux du Bulletin du Caire, un hebdomadaire en langue anglaise traitant des évènements sociaux et culturels de la capitale égyptienne qu’elle a pu feuilleter au New Victoria. Nul doute qu’y seront relatés les faits et gestes des membres de l’expédition Carlyle en 1919. Ironie du sort, les bureaux du journal se situent non loin de leur hôtel, sur la Darb El-Qutta, au nord-est des jardins d’Ezbekiya.

Après une courte attente, dans un hall d’entrée aux plâtres un brin décrépits, ils y font la rencontre de son élégant directeur,  Nigel Wassif, gentleman à moitié égyptien à l’anglais impeccable, dont le raffinement des manières le dispute à l’empressement avec lequel il met ses archives à leur disposition. Mary ne peut qu’apprécier son excessive galanterie à son égard, rafraîchissante après les insultes et les regards réprobateurs des égyptiens dans la rue, sans parler des crachats et des coups de la veille dans le souk.

Après les politesses d’usage, lorsque le sujet de l’expédition Carlyle est enfin abordé, Wassif se souvient fort bien de l’engouement de la bonne société cairote à la venue de ces prestigieux visiteurs. Roger Carlyle, Sir Aubrey, Hypathia Masters et le Dr Robert Huston furent en effet les hôtes de toutes les réceptions en vue et clubs privés à la mode  du Caire tels que le Turf Club ou le Muhammed Ali Club, où ils furent même invités à la table du Prince Fouad. Wassif se souvient également qu’ils furent plusieurs fois les invités  du riche planteur Omar Shakti, nom qui ne leur est pas étranger puisqu’il figurait parmi les collectionneurs d’antiquités occultes du registre de Gavigan.

Etudiant les articles de l’époque,  Mary lui fait remarquer que les photos illustrant l’article sur le départ prochain de l’expédition pour les hauts plateaux kenyans datent en fait de leur arrivée. Un brin gêné d’admettre ce petit tour de passe-passe éditorial, Nigel Wassif  évoque les difficultés à rencontrer les membres de l’expédition avant leur départ. La raison avancée était que Roger Carlyle et Hypathia Masters étaient souffrants à l’époque. Il déplore aujourd’hui comme alors le fait que les journalistes aient été tenus à l’écart avec une « odieuse obstination« .

Concernant les récent vol de la momie découverte sous la pyramide de Merenre, par l’expédition Clive financée par la Fondation Penhew à Saqqarah, le journaliste admet sa perplexité.  Il s’est d’ailleurs brièvement entretenu à ce sujet avec Janwillem Vanheuvelen. Ce dernier, un archéologue hollandais, travaillait sur les fouilles menées par le Dr. Clive avant d’être remercié en raison d’un différend, sans nul doute relatif à son penchant marqué pour la boisson. Passablement éméché et plein de rancoeur, il a laissé entendre que cette momie serait celle d’une obscure reine de la VIème Dynastie,  du nom de Nitocris. Malheureusement, si la chose est vraie, cette découverte d’importance n’aura peu être confirmée par des analyses plus poussées du sarcophage et des bandelettes, en raison de la suite des événements. Nigel Wassif révèle que la momie s’est en effet mystérieusement volatilisée. Il en va de même des deux policiers gardant l’accès à la chambre secrète, ayant eux-aussi disparu sans laisser de traces. Les investigations policières n’ont pour l’heure donné aucun résultat, à la stupéfaction générale.

Samedi 2 mai 1925