Fort des informations de la veille et avec le concours du jeune Hakim, ils se rendent dans le vieux souk, du côté de la Sharia Muezzidin Allah où ils avaient rencontré quelques jours plus tôt Faraz Najir. Ils finissent par trouver la fameuse porte rouge, sur la Darb-El Ammar, au dessus de laquelle figure la modeste enseigne d’Ayoub le tailleur. Initialement plus que circonspect face à ces étrangers, niant avoir connaissance d’un franj du nom de Loret, l’artisan démuni ne résiste pas longtemps à l’attrait de deux livres égyptiennes, l’équivalent de bien des semaines de travail épuisant. Avec une expression de cupidité mâtinée de honte, Ayoub désigne discrètement son arrière boutique.

O’Rourke ne se fait pas prier et fait irruption dans l’atelier, se frayant un chemin dans le capharnaüm claustrophobique encombré de ballots d’étoffes et de vêtements en cours de confection. Crochetant rapidement la porte donnant sur la chambre louée par Auguste Loret, le détective a la surprise de découvrir qu’elle est occupée. Empestant et ronflant comme un sonneur, un homme est recroquevillé sur un matelas qu’il partage avec les punaises, dans la crasse d’une chambre au dénuement affligeant. A en juger par la barbe hirsute et clairsemée rongeant comme une mauvaise gale son visage aux joues creusées et ses dents brunies et à demies déchaussées, il y’a longtemps qu’il est devenu une épave esclave du haschisch. Tout d’abord apeuré, la perspective d’argent facile lui permettant de s’adonner prochainement à son vice a tôt fait d’apaiser ses craintes et ses scrupules éventuels. Se saisissant d’une main tremblante des cigarettes et des trois livres égyptiennes que lui proposent les Investigateurs, le français ne tarde pas à révéler une étonnante histoire qu’il semble avoir tout fait pour oublier dans les vapeurs opiacées.

D’une voix confuse, la bouche pâteuse épaississant son accent français, Loret évoque son rôle d’intermédiaire de Roger Carlyle faisant sortir d’Egypte en contrebande les objets antiques fournis par Faraz Najir mais également ses démarches pour obtenir la logistique et les autorisations nécessaires aux fouilles de l’expédition de Carlyle et Sir Aubrey à Dhashûr. Tout à coup son regard se voile, alors qu’il baisse la voix au moment où il aborde ce fameux soir où Jack Brady vint le trouver, inquiet d’avoir découvert le champ de fouilles déserté, les membres de l’expédition ayant disparu aux abords de la Pyramide Inclinée. Etrangement, le lendemain, Carlyle, Sir Aubrey Penhew, Robert Huston et Hypathia Masters réapparurent, excités par une étonnante découverte. Intrigué par la chape de secret, soigneusement entretenue par l’anglais, entourant les évènements de la veille, Loret ne put que remarquer qu’ils semblaient tous avoir changé, d’une manière indéfinissable. Néanmoins, rompu aux affaires louches, Loret ne chercha pas à en savoir davantage. Le même soir pourtant, une vieille égyptienne, dont le fils travaillait sur le chantier, vint le voir et lui servit une histoire pour le moins singulière. De son charabia , Loret comprit que Carlyle et les autres auraient invoqué une antique malfaisance, le Messager du Vent Noir. La vieille arabe jura que les Européens étaient tous damnés Seuls Brady et lui étaient épargnés, n’étant pas entrés dans la Pyramide. Si il lui fallait une preuve, il devrait aller voir ce qui se passe du côté du Sphinx à la nouvelle lune. Mal en pris au français, car mû par la curiosité, prétextant une escapade vers les bordels du Caire, il fila les membres de l’expédition un soir. C’est là qu’aux abords du Sphinx, il pense les avoir vus se livrer, en compagnie d’une centaine d’autres déments, à une obscène cérémonie qui culmina lorsque des choses abominables, hideuses parodies d’humains jaillirent de sous le sable pour démembrer les adorateurs dans une orgie de sang et de hurlements. Hanté par ses visions cauchemardesques peuplées d’abominations meurtrières et d’une gigantesque forme sombre vomie par le désert, Auguste Loret franchit la lisière de la réalité pour se perdre des années durant dans les ténèbres de la démence…

C’est le fils de la vieille égyptienne qui le retrouva et l’amena à sa mère, Nyiti, résidant au village d’El Wasta, non loin de Meïdoum. Elle s’occupa de cette coquille vide, le ramena peu à peu au semblant de vie qui est désormais le sien. Aujourd’hui encore, Loret n’a d’autre refuge que la drogue pour oublier les horreurs de cette nuit d’été 1919…Avec une pitié mêlée de mépris, les américains laissent le français à sa déchéance afin de méditer ces derniers développements.

Dans l’après-midi, à bord de la felouque du pêcheur Ilyes et de ses frères, ils ont tout loisir d’admirer le Nil majestueux, croisant occasionnellement les navires de croisière chargés de touristes européens remontant le fleuve vers Karnak, Thèbes ou Louqsor, apercevant même, non sans inquiétude, d’impressionnants crocodiles se dorant sous le soleil de plomb. Alors qu’ils longent la bourgade de Gezirah Mohammed, ils prennent le temps d’observer à la jumelle la fastueuse demeure d’Omar Shakti, perdue dans une oasis de verdure perchée sur un coteau surplombant le fleuve et ses hectares de vergers et  de champs de coton. Epiant les fellahs à leur insu depuis le pont de la felouque, le détective note qu’il  règne sur la plantation la même ambiance maussade que sur les fouilles de l’expédition Clive.

De retour au Caire, après avoir partagé l’hospitalité sans fard des pêcheurs, ils chargent Hakim de contacter le chauffeur qui les avait conduits à Saqqarah afin de partir le lendemain vers Dhashûr et Meïdoum. Après le repas à l’hôtel, Simons jurerait qu’une odeur inhabituelle flotte dans leur suite, odeur qu’il ne parvient pas à identifier bien qu’étant persuadé de l’avoir déjà sentie auparavant. Une fouille minutieuse révèle que rien ne semble manquer de leurs affaires, même si O’Rourke estime possible qu’elles aient été fouillées. Ils en concluent, plus pour se rassurer, qu’il faut plutôt y voir l’oeuvre du personnel de chambre.