Après une nuit chez l’habitant inconfortable en dépit de l’hospitalité proverbiale des paysans égyptiens, les investigateurs confient à Hakim et à leur chauffeur le soin de retrouver la trace de la vieille Nyiti et de son fils. Après une marche éreintante sous le soleil de plomb, durant laquelle Mary échappe aux délicates attentions d’un scorpion et le professeur Finley attrape un coup de chaleur, ils atteignent la miséreuse cahutte nichée dans un vallon isolé.

Faut-il voir dans cet isolement un quelconque ostracisme de la part des villageois d’El Wasta à l’égard de l’homme que Simons devine contrefait sous sa djellaba ? En amorçant la conversion, ils découvrent que l’homme rachitique a fait l’objet de mutilations particulièrement atroces, ayant perdu une moitié du visage et un bras. Le docteur ayant déjà étudié les « Gueules cassées » de la Grande Guerre ne peut se résoudre à y voir l’effet de quelque explosif. Il serait facile de les attribuer à une attaque de crocodile, mais comment ne pas penser à l’Horreur Ailée de l’hôpital à New York?

Pour autant,  les mutilations d’Unba ne les ont pas préparé au spectacle de sa mère qu’il dit à moitié folle. Pénétrant à la suite de l’infirme dans la cahutte, les « touristes » américains ont la désagréable l’impression d’être des intrus anachronique venant perturber cette sordide pastorale où le temps semble s’être arrêté voilà plusieurs siècles. Ce n’est que lorsqu’Unba s’adresse à elle qu’ils réalisent que ce qu’ils avaient pris pour un tas de guenilles sont en fait les ruines de sa mère. Levant la tête, la vielle Nyiti cherche d’où viennent les voix comme un animal affolé, scrutant tantôt de son oeil mort tantôt de son oeil valide, les visages inconnus, révélant un visage ridé comme une datte desséchée, dont la moitié est une masse de cicatrices. La peau semble avoir fondu sous l’effet d’une chaleur monstrueuse, des blessures évoquant immédiatement les atroces brûlures de Faraz Najir. Lorsqu’elle émet un pitoyable gargouillis, ils s’aperçoivent non sans révulsion que la malheureuse n’a plus de maxillaire inférieur, le bas de son visage ruiné pendant pitoyablement.

Cette pathétique loque humaine est-elle seulement en mesure de comprendre leurs allusions à Auguste Loret qu’elle aurait recueilli il y a des années? A l’évocation de ce nom, la pauvre gargouille s’anime avec force gestes saccadés et épileptiques, désignant de ses moignons brûlés des paniers d’osier dans un recoin de la pièce. Unba en sort avec délicatesse un objet enveloppé dans une vieille étoffe. Il s’agit d’un fragment de pierre rosée, grand comme une main, orné d’un ancien motif égyptien évoquant un oeil. Un examen rapide confirme au Professeur Finley qu’il s’agit non seulement là d’un antique symbole de protection mais qu’en outre sa coloration rosâtre atypique, semble indiquer qu’il pourrait provenir du seul monument paré de ce genre de grès, la Pyramide Rouge de Dhashûr. Interrogé au sujet de ses mutilations et des horribles brûlures de sa mère, à peine Unba lâche-t-il  des allusions à un djinn infernal après avoir maladroitement prétexté un incendie. Conscient qu’ils ne tireront guère plus de ces malheureux, ils repartent chargés de leur antique fardeau. Au moment du départ, Unba agrippe la manche de Finley et le met en garde en dernière fois contre « le grand serpent de ténèbres ».

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C’est un peu plus tard dans l’après midi qu’ils parviennent aux abords des deux pyramides de Dhashûr, surveillées de loin par des soldats égyptiens, sans doute là pour écarter les vandales et les pillards désireux de vendre aux touristes du Caire des fragments de pyramides. Jetant son dévolu sur la Pyramide rouge, O’Rourke entreprend la pénible ascension d’une centaine de mètres vers le sommet, après avoir jeté un oeil à l’entrée du tunnel en pente menant vers l’ancienne chambre funéraire. Manquant de glisser et de se rompre le cou, il constate là haut, outre une vue imprenable sur le site, que certaines pierres sont étrangement noircies, mais de plus ont été brisées récemment, du moins à l’échelle archéologique, puisque les cassures n’en sont pas érodées. Tout vient donc corroborer la thèse selon laquelle Carlyle et son équipe auraient brisé le sceau protecteur mentionné dans les légendes évoquées par le Dr Kafour, sceau censé protéger le site contre l’influence de la dépouille du Pharaon Noir. Une fois le détective redescendu, ils s’approchent de la Pyramide Penchée. En raison de ses étranges proportions et des ses flancs asymétriques, l’édifice a quelque chose de subtilement dérangeant, loin de l’antique harmonie de sa jumelle. Lorsque l’Irlandais fait mine de vouloir entreprendre de grimper ses flancs abrupts pour atteindre l’entrée ouest, placardée de planches, les deux gardes du site s’approchent et leur signifient que cet accès est interdit par le gouvernement, pour des raisons d’études et de risques d’éboulements.  Voici qui vient nourrir la paranoïa de l’irlandais. Néanmoins, malgré les réticences d’Hakim a trop discuter avec les autorités, les soldats égyptiens s’avèrent sensibles à la perspective d’un confortable bakchich. Un accord est trouvé, il leur est demandé de revenir à la nuit tombée, lorsque tout risque de passage sera écarté.

Quelques heures après, la voiture est garée derrière la Pyramide et l’Irlandais commence à grimper prudemment, éclairé par les torches de ses compagnons retenant leur souffle. Soudainement, au bout de quelques minutes, le Dr Simons entend le bruit d’une culasse que l’on actionne. Il se jette au sol juste à temps pour éviter d’être abattu comme un chien. Le temps que Finley et Mary comprennent ce qui se passe, le silence du désert est rompu par une sauvage fusillade à bout portant. Fort heureusement, malgré sa position précaire, les talents de tireur d’élite d’O’Rourke, Colt 1911 à l’appui, parviennent rapidement à clore la confrontation, épaulés par un tir heureux de Mary. Après avoir difficilement calmé Hakim et le chauffeur, horrifiés de la tournure des évènements, une fouille rapide permet de repérer des tatouages identifiant les soldats comme des membres de la Confrérie. O’Rourke ne manque pas de faire remarquer qu’il aurait mieux fait d’écouter sa paranoïa. Pour autant cela les conforte dans l’idée qu’il y a quelque chose ici que personne n’est censé découvrir. Une fois la pénible ascension effectuée, les trois hommes s’enfoncent dans les antiques ténèbres, laissant Mary surveiller la voiture en compagnie de leur guide et du chauffeur encore choqué.

Dans la chambre funéraire maintes fois explorée, ils découvrent un passage secret donnant sur un escalier étroit menant vers la partie supérieure de l’édifice, jusqu’à une arche ornée de hiéroglyphes et de symboles plus anciens évoquant le  nom du Pharaon Noir. Au delà s’ouvre une impressionnante chambre, murée dans un silence absolu. Chacun se sent alors comme un explorateur s’apprêtant à violer pour la première fois le sommeil de secrets millénaires. A l’autre bout de la salle longue de plus de 15 mètres, se dresse un menaçant trône d’obsidienne, ornée de pierreries scintillant doucement dans le faisceau des torches. Le long des murs, de part et d’autre, se dressent six piliers hauts de cinq pieds aux sommets évidés formant des vasques. Au fond de ces dernières sont enchâssées des gemmes singulières,  dont la couleur échappe au spectre conventionnel. En les regardant, les trois hommes ne parviennent même pas à déterminer s’ils les voient réellement, ou bien ne les perçoivent que du fait de leur absence, une sensation éminemment perturbante. En éclairant les lieux, ils frissonnent en constatant que leurs torches peinent à percer l’obscurité, comme si les ténèbres et le dallage noir en absorbaient la lumière. S’avançant prudemment, chacun est harcelé par l’obsédante  sensation d’une insidieuse présence. Alors que  Simons, inquiet, fait remarquer à ses compagnons que leurs montres semblent déréglées,  O’Rourke se remémore alors une description d’un lieu similaire, dont Montgomery Crompton relate la visite dans son manuscrit, « La Vie d’un Dieu ». 

Jugeant par conséquent préférable de se tenir à l’écart des piliers, ils entreprennent d’examiner les fresques hiéroglyphiques, le planisphère et les cartes et diagrammes astrologiques ornant les murs. Le planisphère témoigne d’un troublant degré de savoir, incompatible avec les connaissances géographiques connues dans l’Egypte antique. De gros rubis sont incrustés en trois endroits: l’un est situé dans l’est de Afrique, l’autre en Australie occidentale et le troisième quelque part en Mer de Chine. Plus curieux encore, une bande d’obsidienne semble figurer un arc traversant l’Océan Indien pour venir s’inscrire dans le triangle ainsi formé.  Alors que l’irlandais recopie tant bien que mal les diagrammes astrologiques, le professeur Finley survole laborieusement le mur couvert de hiéroglyphes prophétisant apparemment la naissance prochaine du Fils de Nyarlathotep en un lieu mentionné comme la Montagne du Vent Noir, évènement censé être précédé ou accompagné de catastrophes terribles.

C’est alors que les gemmes enchâssées dans les six piliers s’embrasent soudainement, jetant dans la salle une lumière qui n’est pas de ce monde. Pris de panique, les trois hommes se ruent vers la sortie pour venir se heurter à un mur de pierre, se dressant là où, un instant auparavant, béait l’entrée du tunnel. Tambourinant impuissants sur la paroi rocheuse, leurs cheveux se dressent sur leurs têtes lorsque, sans même se retourner, ils réalisent qu’ils ne sont désormais plus seuls …

La froide lueur des antiques braseros illumine la chambre silencieuse d’une lumière qui n’est pas de ce monde et soudainement, une présence se fait sentir…

Passant de l’ombre à la substance en l’espace de quelques battements de coeur, une silhouette grande et svelte apparait assise sur le trône d’obsidienne tandis que l’air frémit autour de lui, comme si la réalité refluait devant son impérieuse présence. Arborant le visage juvénile d’un pharaon de l’Antiquité, la peau aussi noire que le désespoir , Il est vêtu de robes arc-en-ciel resplendissantes, le front ceint d’un pschent en or rayonnant d’une lueur intérieure. Son port altier, comme ses traits raffinés à l’extrême irradient le charme inhumain d’un dieu de ténèbres, d’un archange déchu et dans la nuit sans fond de son regard dans l’étincelle lascive d’une humeur capricieuse aux relents de folie. Lorsqu’enfin Il prend la parole, sa voix au timbre suave évoque le murmure des flots du Léthé, invitant à plonger pour s’oublier dans la démence…

Un silence lourd de menace enveloppe les trois hommes comme un linceul. Chacun hésite à lever les yeux priant pour être le sujet d’une hallucination.

– « Qu’espérez vous donc à venir profaner le sommeil séculaire des pierres antiques ? Seriez-vous venus me rendre hommage ? », susurre le Pharaon Noir, l’ombre d’un sourire narquois venant altérer un bref instant son visage hiératique. « Quelle vérité êtes-vous venu quérir ici ? Embrassez du regard ce qui vous entoure, contemplez les présages de l’inéluctable, acceptez l’évidence… Vous savez déjà que vos efforts dérisoires vous condamneront à l’échec et au désespoir… d’autres ont emprunté avant vous ces sentiers ténébreux. Et qu’y ont-ils trouvé sinon le Chaos et la Mort ? »

– « Mensonges! » laisse échapper Finley, lui-même surpris de son audace.

Le Pharaon Noir contemple l’historien d’un air énigmatique et amusé…

– « Ne voilà-t-il pas de petits insectes qui ne manquent pas d’aplomb? Pareille effronterie mérite récompense… vous avez souffert, reçu la révélation en entrouvrant le rideau séparant un univers qui n’a jamais été à leur mesure de la scène où s’agitent, dans leur risible quête d’un sens et d’un destin, toutes ces fourmis pathétiques entretenant l’illusion d’une conscience. Ce faisant, vous avez marqué vos corps et vos âmes au sceau de l’Inconcevable. Il est temps d’accepter cette vérité désormais ancrée au fond de vous. Vos actes sont inutiles. Vous le savez. D’autres avant vous ont également cru pouvoir se mettre en travers de mes desseins. Voyez où cela les a menés… »

D’un geste de sa mains aux doigts graciles, le mur aux fresques se met à ondoyer comme de l’eau, s’estompant pour dévoiler un paysage nocturne. Le silence de la Chambre du  Trône se met à résonner au rythme de la respiration de la brousse kenyane, le staccato entêtant des insectes se mêle aux rugissements lointains des grands fauves. Devant leurs regards médusés,  un grand bivouac s’anime, illuminé par les feux de camp, avec ses allers et venues de porteurs nègres devisant autour de leur repas du soir en échangeant contes et chants au coin du feu. Dans la quiétude de la scène, quelques blancs, aux visages jaillis des photos de presse et des nécrologies de 1919 prennent le thé, profitant de la fraicheur vespérale…

Tout à coup, le brouhaha des insectes nocturnes cesse inexplicablement. La boule au ventre, craignant le pire, O’Rourke détourne le regard. Comprenant à cet instant, les dernières paroles d’Unba et les allusions contenues dans les parchemins dérobés à la Fondation Penhew, Finley et Simons, pris d’une fascination morbide, ne peuvent détacher leurs yeux des immenses formes sinueuses aux ailes de ténèbres fondant en silence sur le campement. Le carnage est indescriptible. Les porteurs paniqués courent en tous sens, tandis que les horreurs cauchemardesques sèment la mort, arrachant leurs victimes du sol pour faire pleuvoir une pluie de sang et de chairs mutilées. Au sein du chaos qui s’ensuit, Simons aperçoit Roger Carlyle se saisir d’un fusil pour mettre en joue une des abominations. Mal lui en prend. Pris dans les anneaux écailleux d’une des horreurs ailées, il n’a pas même le temps de hurler lorsqu’une gueule aux dents tranchantes comme des rasoirs lui arrache la tête dans une gerbe de sang grotesque. Un peu plus loin, Sir Aubrey Penhew tente vainement de protéger la malheureuse Hypathia Masters avant de trouver une mort atroce. La nausée les prend.

– « Mensonges! » répète l’universitaire, s’efforçant de repenser à la lettre inachevée trouvée dans les souterrains de la Maison Misr. « Vous mentez. Penhew est encore en vie… »

– « Vous vous raccrochez à des chimères…Vous ne pourrez rien empêcher. Mais je vous offre un présent… L’oubli. A quoi bon lutter ? Retournez chez vous et vivez ce qu’il vous reste de temps… »

– « Pourquoi une telle générosité? » lâche le Dr Simons jusque là silencieux.

– « Et pourquoi pas ? Peut être parce que cela me divertit… Songez-y… », le Dieu Sombre s’interrompt un instant, plongeant ses yeux d’obsidienne dans les leurs… « Ne les entendez vous pas la nuit, chuchoter dans vos rêves ? Combien devront encore mourir pour votre quête insensée de vengeance? Poursuivez votre vaine entreprise et nombreux périront sur votre route avant vous. Mais je suis un dieu généreux, je vous l’ai dit, je vous offre l’oubli… »

D’un geste le mur tremble à nouveau. Cette fois, les trois hommes ferment les yeux. Soudainement, le bruit du vent emplit la chambre silencieuse, un vent froid amenant avec lui le murmure des pneus crissant doucement sur la neige et les échos de klaxon se perdant dans la nuit hivernale. Le frôlement doux de rideaux battant par une vitre entrouverte, le plancher qui craque sous les pas d’un homme faisant les cent pas… Finley serre les dents. Il sait ce qu’il verra s’il ouvre les yeux. Chaque détail, chaque recoin de la chambre 410 de l’Hotel Chelsea est à jamais gravée sur ses rétines.

– « Mensonges encore…Jackson est mort. » la douleur et le doute font trembler sa voix…

–  « Ici peut être… L’arrogance de votre espèce croyant percer les mystères de l’univers est tellement pitoyable tant votre perception du temps confine à la cécité…. A chaque instant, votre ami vous appelle, à chaque instant sa porte ne cesse de s’ouvrir, à chaque instant vos pas vous mènent vers la tragédie. Il existe une myriade de Jackson Elias qui meurent seuls, encore et encore… Et si vous pouviez en sauver un et reprendre à partir de là vos petites existences dans le confort de l’oubli ? Hâtez-vous, je crois entendre des pas devant sa porte… »

– « Non, ce ne sont que des illusions ! Vous vous jouez de nous, vous cherchez à nous tenter, nous abuser… »

Finley parle, pour couvrir le bruit. Couvrir le grincement de la poignée de porte que l’on tourne à l’insu de l’écrivain fébrilement pris dans ses pensées. Couvrir le son de la porte de la chambre s’ouvrant à la volée. Les bruits de lutte inutile. Le raffut d’un corps que l’on plaque sur un matelas et qui se débat, qui tente de hurler alors que les lames transpercent son sternum, puis déchirent son ventre répandant ses viscères sur le parquet ciré. Alors que le sang dégouline sur le lit, là bas, à New York, les larmes coulent sur les joues de Charles…

Il se réveille au contact froid de la pierre sur sa joue alors qu’il marmonne le nom de son ami. L’un après l’autre, les trois hommes se relèvent, désorientés. O’Rourke se saisit de sa lampe éclairant faiblement le sol devant lui. La chambre est désormais plongée dans l’obscurité. Le trône est vide. Comme si rien de tout cela n’était arrivé… Pourtant, , sans échanger un mot,  chacun peut lire le trouble dans le regard des deux autres, cette question muette qui les taraude.

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Comme sonnés, les trois hommes quittent la funeste chambre par l’arche désormais libre et redescendent le tunnel menant à la fausse chambre funéraire pour enfin retrouver leur amie journaliste, morte d’inquiétude, qui tient le jeune guide arabe et le chauffeur sous la menace implicite de son fusil. Les explications sont laconiques, Finley évitant de mentionner le pacte ignoble proposé par Nyarlathotep.

Le chemin de  retour vers le Caire se fait dans un silence de mort, le chauffeur les ramenant au Caire sous la menace. Même Hakim, d’ordinaire si volubile, n’ose rompre le silence, atterré par la tournure des évènements. Leurs chemins se séparent aux abords de l’Ezekiyah…