Reprenant la route, le petit groupe aperçoit au matin un vallon déboisé dont la couleur sombre tranche avec le vert profond des mornes avoisinants. Non sans appréhension, ils devinent qu’il ne peut s’agir là que de la Lande Stérile décrite par Jackson Elias, lieu de la découverte du charnier d’il y a cinq ans. Il flotte au-dessus de l’endroit une atmosphère lugubre, alors qu’ils approchent circonspects de la lisière. Comme si la forêt venait mourir sur les rives d’une mer noire, au-delà des arbres s’étend une vaste étendue de sol spongieux aux exhalaisons fétides. Il s’est passé là une chose si effroyable qu’en cinq ans, pas une plante n’a repoussé, dans une région pourtant connue pour la luxuriance de sa végétation. Mariga adresse une prière silencieuse à N’gai tandis que le docteur Simons inquiet ne peut s’empêcher de repenser aux cauchemars ailés entrevus dans la vision de la Pyramide Penchée. Craignant les miasmes et l’aura malsaine du lieu, ils longent prudemment le vallon désolé en gagnant les crêtes des mornes.

Quelques heures plus tard, ils l’aperçoivent… Eusi Upepo wa Mlima, la Montagne du Vent Noir… Même de loin, elle a quelque chose d’éminemment menaçant tenant peut être à la façon dont vient mourir à mi-pente l’assaut végétal de la jungle kenyane, de la subtile altération de la couleur du ciel à cet endroit, faisant ressortir la noirceur de la roche basaltique à moins que ce ne soit simplement sa silhouette acérée, comme une lance expulsée vers les cieux dans quelque convulsion géologique d’une puissance inouïe…

Le silence tendu de leur marche est interrompu en fin d’après-midi par des roulements de tambours enflant dans le lointain signe de la présence de hordes d’adeptes rassemblés pour la cérémonie de ce soir, comme le confirme également une colonne de pèlerins aperçus sur une ligne de crête. La montagne se dresse au centre d’un cirque boisé, à l’exception d’une vaste plaine dégagée face au versant sud d’où montent d’innombrables volutes de fumées provenant de centaines de feux de camps. En observant le flanc de l’ancien volcan, ils repèrent un sentier abrupt menant vers une caverne évoquant une gueule béante à moitié dissimulée par les lianes et racines accrochées à la roche noire.

Alors que la journée s’achève, le groupe entame l’ascension de la Montagne par un sentier escarpé grimpant sous le couvert des arbres. A mi-chemin, Sanger alertée par des voix intime au groupe de grimper dans les fourrés surplombant le sentier. Seul Lewis ne parvient pas à escalader la roche glissante et se retrouve nez à nez avec un groupe de colosses nandis armés de cruelles sagaies, effrayants dans leur tenue d’apparat, tout en plumes et peaux de léopard, leurs corps musculeux recouverts de peintures rituelles où figure en bonne place le sinistre symbole de la Langue Sanglante.  Feignant d’être un des pèlerins égarés sur le sentier, Lewis bafouille quelques excuses avant de faire mine de redescendre le sentier. De leurs cachettes, quelques mètres plus haut, Simons, Sanger et Mariga réalisent que les guerriers vont surement lui lancer une sagaie dans le dos. Le médecin n’ose cependant pas tirer, conscient qu’un coup de feu serait entendu de loin. Il n’est pas envisageable de donner l’alerte, même si le britannique doit mourir. Mary, refusant d’accepter une telle éventualité, s’en remet au mystérieux fardeau blotti dans sa cage. Non sans un frisson de peur, elle ouvre la cage de Celui qu’elle laisse rouler vers le sentier. Fermant les yeux et se cachant dans les buissons, ils entendent alors un vagissement semblable à celui des sauriens, le claquement moite d’une langue gluante jaillissant d’une gueule énorme  suivi du cri d’effroi d’un homme sur le point d’être gobé comme un vulgaire insecte. Lewis se retourne l’espace d’un instant pour distinguer un ombre massive au milieu des adeptes du Dieu Noir. Sans demander son reste, il s’enfuit, la peur au ventre, se remémorant les conseils de Bundari… Aux craquements d’os brisés, évoquant les cages thoraciques broyées succèdent d’écoeurants bruits liquides de déglutition. Enfin, le bruit de feuillages qui s’écartent pour laisser passer quelque chose d’énorme et pourtant discret, se laissant glisser dans la végétation luxuriante.. Quand enfin, les investigateurs osent rouvrir les yeux, ne restent sur le sentier rocailleux que de sauvages éclaboussures de sang et quelques sagaies témoignant du drame qui vient de se jouer quelques instants auparavant.

Une vingtaine de minutes d’ascension plus tard, alors que la nuit est tombée, accompagnée du concert obsédant et chaotique des tambours africains, Simons repère une immense forme ailée planant au-dessus du sommet de la Montagne. Son envergure considérable les remplit d’effroi, ramenant à l’esprit le témoignage de James Gardner lorsqu’il avait évoqué une ombre volante gigantesque lancée à la poursuite de son camion alors qu’il fuyait le camp de l’Expédition Clive. Après quelques minutes de marche, ils arrivent en vue de l’entrée de la caverne. Courageusement, la furtive Mary se propose pour aller inspecter les lieux en catimini. L’entrée de la caverne s’ouvre comme une gueule dans la roche, à moitié dissimulée par la végétation. Signalant la fin du raidillon, tels deux sentinelles, deux totems macabres se dressent de part et d’autres du chemin, ornés de crânes humains répugnants dévisageant les intrus de leurs orbites vides, comme pour signaler aux intrus qu’ils laissent derrière eux la terre des vivants. Une vaste saillie rocheuse s’avance depuis l’entrée de la caverne, surplombant la plaine. Là-bas scintillent des myriades de feux de camps et de flambeaux, tandis que l’air frais vibre au rythme de la mélopée sauvage des tams-tams allant crescendo, annonçant l’imminence de la Naissance… Découpée sur le ciel nocturne sans lune, à peine dessinée par la lueur des braises d’un foyer tout proche, une silhouette massive fait le guet, contemplant la plaine au bas de la montagne. Se retirant sur la pointe des pieds, la journaliste se hâte d’aller alerter ses compagnons. Le musculeux guerrier nandi se retourne au moment où Lewis s’apprête à sauter sur lui. Son cri d’alarme reste coincé dans sa gorge au moment où le couteau de lancer de Mariga vient s’y ficher. Lewis s’assure d’un coup de poignard dans le coeur que le colosse restera définitivement silencieux . Reprenant leur souffle, les compagnons se tournent vers la caverne obscure. Nul besoin de voir le visage des uns et des autres pour deviner l’appréhension qui les étreint en cet instant. Sam Mariga se drape de la peau de léopard de la sentinelle, histoire de gagner quelques précieuses secondes de surprise en cas de mauvaise rencontre puis ramasse la paire de sagaies qui trainaient près du foyer.

S’enfonçant prudemment dans la grotte, à peine éclairés par la lueur d’une lampe-torche braquée au sol, les investigateurs serrent les dents au son des craquements sous la semelles de leurs bottes. Nul ne désire réellement connaître  l’origine du tapis d’ossements qu’ils foulent. Leurs pas ne manquent pas d’éveiller une multitude de piaillements stridents émanant de la voûte perdue dans l’obscurité. « Des chauves-souris, de simples chauves-souris » , se répète Simons, exorcisant les visions d’abominations chiroptères armées de griffes tranchantes venant l’assaillir pour le ramener aux terreurs de la nuit new-yorkaise…

Le boyau qu’ils découvrent au fond de la caverne ne tarde pas à les mener vers une vaste grotte aux contours torturés. Plongée dans une quasi-obscurité, ses parois  sont faiblement ensanglantée par la lueur rougeoyante de braseros. Drapée dans l’obscurité du fond de la caverne, une hideuse statue du Hurleur dans les Ténèbres se dresse dans toute son horreur basaltique, un trône enchâssé à ses pieds dans une alcôve creusée dans le piédestal au sommet d’une volée de marches inégales.  Près du trône macabre, s’étire une longue table de pierre encombrée de corbeilles de fruits et de plats de bois emplis de carcasses et de reliefs de viande à l’origine douteuse. Alors qu’ils repèrent un accès menant peut-être vers le lieu où M’Weru est censée accoucher l’enfant-dieu, ils entendent de faibles râles provenant du fond de la grotte. Dans le halo de lumière au sol, Mariga remarque d’infectes flaques de vomissures et de déjections souillant la roche à ses pieds. Levant doucement les yeux, il les voit… La gorge serrée, ils découvrent alors les dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants entassés dans de grandes cages de bois suspendues à trois mètres du sol. Chaque détail épouvantable de ce tableau de l’avilissement humain s’imprime sur leurs rétines: les bras et les jambes grêles pendant entre les barreaux, les visages exangues des survivants déshydratés et affamés, respirant à grand peine, comprimés contre les cadavres de leurs proches en décomposition avancée, leurs fluides putrides s’écoulant au goutte à goutte et les râles pathétiques évoquant les visions des cercles des damnés tout droit sortis des pages de Dante Alighieri… Déchirés entre l’humanité qui dicterait de trouver un moyen de les délivrer et l’impérieuse nécessité d’agir au plus vite pour empêcher l’inéluctable, ils se voient contraints d’abandonner encore des bribes de ce qui leur restait de morale…

Gravissant péniblement le tunnel accidenté serpentant vers le sommet, ils dévoilent à la lueur de la lampe de répugnantes fresques, processions anarchique de figures hybrides et inquiétantes figées dans des attitudes énigmatiques. Nul besoin de disposer des connaissances de feu le Professeur Finley pour noter la troublante filiation rattachant d’une manière certes dévoyée ces motifs barbares aux fresques de l’ancienne Egypte, attestant une fois de plus des origines nilotiques du Culte de la Langue Sanglante. A maintes reprises, le large boyau débouche dans des chambres aux parois creusées d’alcôves au fond desquelles des restes humains grossièrement momifiés dardent sur eux le regard impénétrable de ceux qui ont accès aux mystères d’outre-tombe. C’est avec la plus extrême prudence qu’ils se faufilent alors craignant de tirer ceux qui furent sans nul doute les anciens prêtres de la secte de leur sommeil millénaire .

Enfin, après une bonne dizaine de minutes tendues de progression furtive, laissant derrière eux le tunnel creusé dans la roche basaltique, ils pénétrent dans une caverne semblable à une plaie fouaillant les entrailles de la Montagne du Vent Noir. A la lueur des braseros qui luisent doucement, la roche sur laquelle ils hésitent à poser les pieds est d’une couleur malsaine, d’un vert bilieux si sombre qu’il en paraît presque noir, d’un aspect vaguement huileux au point qu’on pourrait croire le sol glissant. En se coulant furtivement dans la semi-obscurité, ils sont assaillis par la sensation d’extrême anormalité qui règne en ce lieu. C’est exactement comme s’ils se trouvaient à l’intérieur d’un organisme ulcéré tant les parois sont couvertes de concrétions en saillies et aiguilles acérées défiant la gravité comme la logique géologique la plus élémentaire.

En son centre, se dressent six colonnes aux formes étrangement organiques, jaillissant du sol pour aller se perdre vers la voûte à plus d’une douzaine de mètres du sol. Nul doute n’est permis, imperceptiblement, dans un mouvement de reptation contre-nature, à l’instar du monolithe des Fens ou des colonnes du Temple de Nyarlathotep à Gizeh, elles semblent bouger et gonfler doucement, entrainant dans une subtile dérive géologique les fers cruels qui y sont enchâssés, promettant ainsi leurs victimes à un écartèlement d’une lenteur crucifiante.

Tout ici suggère l’idée d’une agonie, d’un cancer minéral rongeant l’intérieur du volcan et dont la tumeur serait l’énorme bloc de pierre répugnante long de plus de deux mètres trônant au milieu des colonnes. Ses contours asymétriques, sa teinte vaguement bleuâtre fait immédiatement songer à un fragment venu d’Ailleurs, profondément enkysté dans la montagne. Comment alors ne pas céder au sentiment que sa simple présence fragilise la réalité, comme si la roche de cette caverne, dans un mouvement d’aversion, avait fondu et reculé , afin d’éviter autant que possible le moindre contact ? Quant à sa sinistre fonction,  elle ne fait guère de doute, lorsqu’en détaillant les longues coulures brunâtres maculant sa surface, ils réalisent avec horreur qu’il ne peut s’agir que de sang et de graisse humaine figée… un arrière goût de bile leur remonte alors dans la gorge et ils s’efforcent de conjurer immédiatement les images de supplices inconcevables infligés en ce lieu impie…

Des bruits étranges semblent provenir d’au-delà de la seconde rangée de colonnes, cacophonie organique de sifflements, cliquètements et couinements stridents… La gorge sèche, la lumière toujours braquée au sol, Gordon Lewis s’avance, les nerfs tendus  comme les cordes d’un violon. Ses yeux s’accoutumant à l’obscurité presque totale, il distingue une plateforme de pierre sur lequel quelque chose de massif semble bouger, sa silhouette faiblement éclairée  par d’autres braseros. C’est alors que le guide de chasse avise les trois puits creusés dans la roche devant lui. Trois trous béants d’où montent les bruits ignobles ne pouvant venir que de rats, de serpents et d’insectes voraces. Trois trous béants où dieu sait combien de prisonniers de la Langue Sanglante ont été précipités malgré leurs supplications vers une mort immonde. Des légions de pauvres diables dont les os jonchent désormais le sol de la grotte. Contournant les puits sacrificiels, le groupe s’approche de la plate-forme, armes au poing.

Une volée de marches semi-circulaires permettent d’accéder à une vaste estrade de pierre sur laquelle, étendue au milieu de peaux de bêtes maculées de fluides infâmes annonçant la naissance toute proche, s’offre une vision d’épouvante …

Son visage autrefois délicat au front perlé de transpiration fiévreuses est toujours reconnaissable, malgré son teint cadavérique et les joues creusées. Sa chevelure naguère blond platine a cédé la place à une masse éparse de mèches filasses dévoilant le cuir chevelu en de nombreux endroits. En dessous de sa gorge dénudée, son corps convulsé n’est plus qu’une vision de cauchemar. Son abdomen est boursouflé au point d’atteindre des proportions si monstrueuses que de chaque côté de son bassin disloqué pendent des jambes flétries dont toute musculature a fondu au terme d’années passées gisant dans la caverne obscure. Le Dr. Simons réalise que les lésions purulentes ravageant son corps entier font étrangement penser aux brûlures au radium documentées par Mme  Marie Curie. Sillonnée de veines noirâtres charriant des humeurs infâmes, la peau nécrosée distendue au point de n’être plus qu’une fine membrane, laisse deviner une Chose difforme. Une Chose se tortillant et pulsant dans la matrice profanée qui fut Hypathia Masters. Ses yeux bleux clairs voilés enfouis aux fond des orbites creusées se tournent vers eux, un filet de voix, atrocement normal, s’échappe alors de ses lèvres craquelées … «  Est-ce toi Raul, mon amour, mon bel ange danseur de tango ? Approche,  notre enfant t’appelle… ».

Une foule de pensées confuses se bousculent dans leurs esprits enfiévrés face à cette maternité digne des tableaux de Miles Shipley: pour la première fois, les voilà confrontés à la preuve irréfutable de la thèse d’Elias selon laquelle des membres de l’Expédition Carlyle auraient échappé au carnage kenyan.

Mais est-il possible de concevoir le supplice abominable de la jeune photographe, le corps rongé pendant cinq ans par les escarres, lentement métamorphosée de manière tout aussi monstrueuse qu’irréversible par cette gestation impie, seule à hurler dans les ténèbres avec pour seuls compagnons que ses fantômes  et l’Abomination cramponnée à ses entrailles  lui susurrant des secrets effroyables ?

Face à ce spectacle insoutenable, Mary s’évanouit tandis que Lewis se signe. Alors qu’ils s’apprêtent à mettre un terme au calvaire de la pitoyable parodie de femme allongée devant eux, une seconde voix féminine, forte quant à elle, résonne dans la caverne, renvoyée en multiples échos empêchant clairement d’en localiser la source.

« Inutile de se signer ici car votre pitoyable dieu n’a en ce lieu aucun pouvoir. Il n’est ici de Dieu que Celui Qui Hurle Dans Les Ténèbres« , la voix vénéneuse se fait froidement moqueuse, « Ce que vous contemplez n’est pas le fils d’un misérable charpentier mais  le fruit d’une conception qui n’a rien eu d’immaculé, soyez en sûrs. Quel honneur pour cette catin blanche d’avoir été choisie pour s’imprégner de la semence du Dieu Noir. Que cette pitoyable épave se réjouisse car qui sait, un peu d’elle subsistera peut être lorsque de ses entrailles jaillira bientôt le Héraut de la Fin des Temps. Quant à vous, qui devez être les pathétiques insectes ayant éliminé Mukunga à New York, vous avez fort opportunément choisi le moment pour venir faire offrandes de vos vies misérable au Vent Noir.«

Emergeant d’entre les colonnes, débarrassée des oripeaux de la civilisation, M’Weru apparait. Avec pour seuls atours les motifs sauvages de la Langue Sanglante peint sur son corps d’ébène, telle est sa perfection qu’elle rendrait fou de désir n’importe quel homme, qu’il fut sybarite immoral avide de la posséder, comme Roger Carlyle, ou artiste obsédé jusqu’à la folie par l’idée d’immortaliser sa féminité primale. Il irradie d’elle une aura de désir charnel, s’avançant telle une ténébreuse Lilith avec la grâce létale d’un  prédateur. Comme la proie hypnotisée par le serpent, Sam Mariga sent sa volonté lui échapper, sous l’emprise de l’intense sexualité émanant de la Prêtresse. Simons, une main serrée sur le fétiche de Bundari, puise dans l’énergie du désespoir pour rompre le charme. Lewis quant à lui se ressaisit, revoyant les visages de sa femme et de ses enfants, sans nul doute morts sur les ordres de ce monstre. Au moment où le Britannique se retourne et épaule son fusil vers ce qui fut Hypatia Masters, M’Weru pousse un hululement étrange, qui ne peut être qu’un appel. Simon sent son coeur se serrer sous l’emprise de la terreur. La négresse éructe ensuite un flot de paroles impies et comme si un bélier le percutait, Lewis est soulevé du sol et projeté sur les marches de pierre alors que son arme lui échappe. Sans lâcher le chasse-mouches tribal, Simons épaule. Alors que sa vile nécromancie glisse sur lui sans effet, il fait feu sur la sorcière noire. Avec une vivacité ahurissante, elle évite lestement le tir, aussi agile qu’une panthère. Mariga se ressaisit et sans davantage réfléchir, lance de toutes ses forces une sagaie.

L’arme vient transpercer le crâne de la malheureuse femme allongée derrière lui. Le corps d’Hypatia Masters s’arque-boute aussitôt dans un spasme violent lui brisant la colonne vertébrale. Trois yeux ardents s’ouvrent dans les entrailles de la femme agonisante, brillant du feu maudit qui brûle entre les étoiles. L’Enfant-Dieu se redresse dans un vagissement blasphématoire, crevant la membrane abdominale dans un jaillissement de fluides utérins fétides. Son corps obscène vaguement pyramidal se fend de trois larges gueules garnies de crocs semblant mener vers une fournaise brûlant d’un feu nucléaire. Alors le Fils du Dieu Noir rugit pour frapper le monde d’un premier anathème…

Mariga recule pour éviter deux tentacules terminés par une pointe cornée. Horrifié, Simons croit devenir fou : la voix de M’Weru se fait sifflante alors que dans un répugnant craquement d’os et de tendons, ses bras soudains désarticulés s’allongent démesurément, ses mains se changeant en de répugnantes gueules de serpents. L’un des bras ophidiens vient mordre le vieux nègre. Il pousse un hurlement alors que les crocs suintant de venin s’enfoncent dans sa clavicule. Lewis roule au sol, évitant deux appendices griffus pour se saisir de son fidèle Enfield et vider les deux canons dans la chose s’extrayant des lambeaux d’Hypatia Masters. Le monstre chancelle, un mucus radioactif jaillissant de deux blessures béantes. Poussant un ultime vagissement de douleur et d’incompréhension, le nouveau-né s’effondre sur le corps de sa mère.

M’Weru écarquille les yeux, le visage déformé par une colère mêlée d’incrédulité pour diriger toute sa rage vers l’anglais. Mariga en profite pour se dégager de l’étreinte et tente sans succès d’empaler la sorcière nandi d’un lancer de sagaie. Au milieu de la confusion, Mary reprend conscience, s’efforçant de démêler les fils du drame qui se joue autour d’elle. Lewis recharge son arme tout en évitant les bras vipérins. Lorsque Simons et lui ouvrent le feu, M’Weru recule sous les décharges de chevrotines avant de se relever, à l’instar d’Omar Shakti. La troisième, enfin, vient à bout des enchantements la protégeant, soulevant la jeune femme du sol, lui arrachant un bras et la moitié du visage. Lorsque son corps délabré retombe au sol, tous poussent un soupir de soulagement, aussitôt interrompu par un grondement sourd, suivi d’une secousse. Rechargeant précipitamment leurs armes pour préparer leur sortie, le répit n’est que de courte de durée…

Dans le sifflement suraigu d’une centaine de lames fendant l’air, une titanesque forme ophidienne aux ailes membraneuses jaillit d’entre les colonnes, vomissant d’une voix rauque un torrent de blasphèmes dans une langue hideuse. La lumière des torches peine à définir les contours de ses écailles fractales, noires comme le vide interstellaire. Avec la vivacité d’un serpent dont elle n’a que vaguement la forme, la monstruosité de plus de trente pieds de long se meut d’une manière ignoblement sinueuse, non tant par reptation que par l’effet conjugué d’une horrible ductilité et de contractions évoquant davantage un ver qu’un serpent. Dépourvu d’yeux, le renflement qui lui tient lieu de tête est fendu d’une gueule étroite aux rangées de crocs effilés, rappelant les poissons des abysses parfois ramenés dans les filets des pêcheurs de grands fonds. Le courage les abandonne en voyant pour la première fois le monstre évoqué dans les parchemins arabes de Finley, l’Uraeus de Nyarlathotep, le serpent de nuit entrevu par James Gardner en fuyant le camp Clive…

En contemplant cette horreur, quelque chose cède en Simons. Le médecin hurle comme un damné et au mépris de toute prudence, se rue sur le monstre, pistolet au poing, tel un pathétique Saint Georges face à l’inconcevable dragon  se dressant devant lui. En dépit de la panique qui le fait trembler de tous ses membres, réalisant que le médecin américain est en proie à une crise de démence, Gordon Lewis ajuste la gueule de l’horreur serpentine… et comme si l’univers avait en cet instant décidé de railler leurs efforts desespéré, les deux cartouches font long feu!

Mariga s’empare du bras de Mary Sanger en hurlant: « Il faut fuir, m’sabu, courez!! » , entrainant la jeune femme, le vieux kikuyu évite la queue écailleuse qui cingle telle un fouet avant d’enlacer la colonne toute proche. Tous deux se précipitent vers le boyau redescendant vers la salle du trône. Cherchant fébrilement à se saisir des cartouches rangées dans sa cartouchière, Lewis s’échine à recharger son fusil d’une main tremblante, pendant que les balles de Simons ricochent sur les écailles de l’Horreur. Plus vive que l’éclair, elle enserre le médecin hurlant dans les anneaux de sa queue préhensile, l’arrachant au sol avant de planter ses crocs dans le crâne du malheureux. Lewis fait feu. Le puissant fusil de chasse parvient à faire sauter les écailles d’obsidienne, éclaboussant les colonnes de l’ichor ténébreux tenant lieu de sang à cette Chose. Dans un ultime geste de défi, Simons parvient à loger sa dernière balle dans l’oeil de la bête qui relâche alors son étreinte. Dans un tourbillon d’écailles tranchantes, sifflant de rage, le serviteur de Nyarlathotep s’élance vers la sortie. Lewis s’approche de l’américain plus mort que vif et l’aide à se redresser alors que les secousses telluriques s’amplifient. Les deux hommes titubent vers l’unique issue…

Quelques minutes plus tard, Mary Sanger et Sam Mariga alarmés, entendent le sifflement suraigu et le raclement métallique annonçant quelque chose d’énorme descendant dans leur direction. Le vieux nègre pousse la jeune femme au sol et s’allonge sur elle dans un geste de protection dérisoire. Dans un souffle de tempête, rampant autant sur le sol que sur les parois, le gigantesque démon ophidien passe au dessus d’eux avant d’être à nouveau avalé par les ténèbres. Remerciant N’Gai, Mariga aide sa protégée à se relever, avant de trotter vers la sortie, évitant les gravats tombant de la voûte qui se fissure déjà. Après avoir traversé les cryptes funéraires, les deux fuyards se ruent vers la sortie avant d’emprunter le sentier les menant loin de des horreurs et de la colère de la Montagne. Gagnant le couvert des arbres, ils ont le temps d’apercevoir la gigantesque forme ailée disparaître dans le ciel obscur afin de regagner les insondables gouffres glacés d’entre les étoiles d’où la sorcière n’aurait jamais du l’appeler. Pendant ce temps, malgré la douleur le taraudant, Lewis se refuse obstinément à abandonner le médecin américain assommé par les gravats. Chaque pas est comme un mile, mais malgré la poussière, malgré les blocs rocheux menaçant de les écraser, Lewis s’entête à mettre un pied devant l’autre…

La colère de la Montagne du Vent Noir vomissant nuées de cendres et des torrents ardents fait résonner la nuit, tandis que les fuyards taillent leur route dans la forêt afin de quitter le cirque rocheux, craignant de tomber sur des adeptes en déroute. Au terme de deux heures, Mary et Sam parviennent à l’endroit où ils avaient laissé le gros de leur paquetage. A leur grand soulagement, ils sont bientôt rejoints par Gordon Lewis, titubant sur leurs traces sous le poids de son fardeau. Néanmoins, leur calvaire est loin d’être achevé…