13 novembre 1925, Shanghai: décidant de poursuivre la piste de celui qui pourrait être Jack Brady, le quatuor, accompagné de leur guide, se rend au Club des Navigateurs où le tenancier hollandais reconnait dans la description de Brady un de ses clients, un certain John Smith. L’homme n’est jamais revenu payer son ardoise, depuis l’accident ayant fait crouler une partie de la façade, , certainement du aux termites infestant les bâtiments du bord de fleuve, il  y a de cela plus d’un mois. Suspectant pour leur part un incident surnaturel du fait de l’article de journal, les investigateurs, avec l’aide réticente du probe Mr Li, approchent des pêcheurs et autres mendiants trainant dans le quartier. Ils finissent par rencontrer un indigent à moitié détruit par l’opium jurant avoir vu un « gigantesque tas de merde avec des dizaines d’yeux et de gueules hurlantes vomi par Koei-men-kwan, la Porte de l’Enfer des Démons » jaillir du Whangpoo pour arracher les pilotis et précipiter une partie de l’hôtel miteux dans le fleuve. S’il serait commode d’imputer pareille élucubrations aux stupéfiants, O’Rourke ne peut s’empêcher de frémir tant la description de la chose fait écho à une des pires horreurs mentionnées dans les Fragments de G’Harne,  les protéiformes shoggoths, abominables serviteurs de la race des bâtisseurs de la cité préhumaine décrite par Wendy-Smith dans son livre si contesté.

Ne sachant par où continuer leur enquête, ils jettent leur dévolu sur le musée. Alors qu’ils marchent sur les trottoirs bondés, passant devant un grand hôtel, ils s’arrêtent un instant, intrigués par un rassemblement d’autochtones protestant contre les traités inégaux, sous les harangues d’un agitateur. Alors que la rumeur enfle, un chinois opulent richement vêtu à l’occidentale, une belle jeune femme au bras, est la victime d’une tentative d’assassinat. Sortant de la foule, un asiatique modestement habillé sort de sa veste un pistolet et fait feu sur l’homme à bout portant, sous les yeux horrifiés de Mary. Alors que le docteur Simons se précipite sur l’infortunée victime, Dodge  tente bravement d’interpeller le criminel. Le massif archéologie australien se retrouve face à forte partie, l’assassin maîtrisant les secrets des mystérieux arts martiaux chinois. S’il parvient à éviter de se faire tuer, il ne réussit en revanche pas à arrêter l’homme qui s’enfuit à bord d’une automobile. L’arrivée de la police de Shanghai achève de précipiter la situation dans le chaos: les policiers sikhs entreprennent de disperser tout le monde avec force coups de matraques et le malheureux Mr. Li en fait les frais, se faisant copieusement rosser. Alors que l’émeute fait rage dehors, les occidentaux, dont les investigateurs, sont mis à l’abri à l’intérieur de l’hôtel. Une fois le calme revenu, ils sont interrogés sur les circonstances du crime par un officier de police britannique. Renseignement pris auprès du Lieutenant, la victime se trouve être un riche banquier, certainement trop en cheville avec les Européens au goût de la « racaille nationaliste ». Ce forfait est  certainement à mettre au crédit des activistes du groupuscule radical Chine Nouvelle.

Une fois les formalités terminées, les investigateurs décident de retourner au Tigre Trébuchant pour laisser un message à l’attention de Brady, des fois qu’il referait surface, message faisant allusion à Hypathia Masters et à Robert Huston. Puis ils repartent vers le musée, une fois de nouvelles lunettes commandées pour Mr Li. Interrogé sur des spécialistes du folklore chinois, l’un des conservateurs leur indique, moyennant un généreux « cadeau », le nom de trois personnes susceptibles de les intéresser: un certain Du-Guan Wing, antiquaire mandchou de son état , la vieille Chun Xu,  bibliothécaire à la retraite et bouquiniste ambulante ainsi qu’un érudit féru d’histoire et d’occultisme, Mu Hsien, tous trois résidant dans la Vieille Ville chinoise.

Optant pour la vieille bouquiniste, ils finissent par la trouver sur une petite place perdue dans la Ville Chinoise, avec l’aide de Mr Li et des gamins des rues. Aussi parcheminée que les piles de vieux livres entassés dans sa charrette à bras, la vieille dame impassible les écoute, fumant sa pipe, jusqu’à ce que la mention de la « La Mère Amante » mentionnée par Huston dans sa monographie ne la fasse réagir. Elle reconnait avoir en effet croisé des références à cette déité obscure. Elle aurait été vénérée par une société secrète aujourd’hui disparue , l’Ordre de la Femme Boursoufflée. Née mille ans avant Jesus Christ, sous la Dynastie Shang,  en réaction au pouvoir de la caste des eunuques  disposant alors d’un fort pouvoir à la cour impériale, cette secte vénérait une forme divinisée de la concubine du roi Ti Hsin, une femme vénéneuse qui précipita la cour dans des abimes de luxure et de vice. L’Ordre finit par cependant par disparaitre il  y a environ 400 ans, lors de purges menées par l’Empire contre les pirates Wokou, avec qui il se serait acoquiné. Coïncidence sûrement, Mme Chun se serait entretenue il y a quelques mois de ces sujets avec un érudit de la Vieille Ville, Mr Mu. Elle lui avait d’ailleurs vendu à cette occasion le Sixième Livre Cryptique de Hsan, un ouvrage sulfureux selon O’Rourke. Confiant à la vieille bouquiniste enthousiaste la mission de rechercher des ouvrages traitant de l’histoire de l’Ordre de manière plus approfondie, ils décident évidemment d’aller au plus vite s’entretenir avec Mu Hsien.

Introduits par son serviteur dans le calme feutré d’une vieille demeure traditionnelle chinoise, ils entament une fort longue discussion avec le vieil homme, qui les écoute avec un air désagréablement indéchiffrable, tout en lissant sa longue barbe neigeuse. Pendant un moment,  tandis qu’une palpable méfiance s’installe autour de la table, les propos se cantonnent à des allusions voilées, alors que dans leurs tasses fume un thé devenu tout à coup plus que suspect.

Est-il bien raisonnable de jouer carte sur table avec ce vieux chinois pouvant fort bien être un des séides de l’Ordre ?

Ce thé ne va-t-il pas sceller leurs lèvres une bonne fois pour toute en les laissant agoniser sur le plancher ?

Néanmoins, ils décident de prendre le risque et bientôt, sans pour autant se départir d’une froide distance, Mr Mu confirme les propos de le vieille bouquiniste relatifs à l’histoire de l’Ordre. En effet, ce dernier atteint son apogée au XVIème siècle en pactisant avec les pirates sino-japonais qui établirent des fiefs côtiers dans l’actuelle province du Fujian. Secrètement infiltrés dans les rangs des pirates figuraient des adorateurs d’une divinité obscure connue sous le nom de Dormeur, des individus si dégénérés qu’à en croire les légendes, ils auraient frayé avec ses serviteurs, les Shen De, répugnant peuple d’hommes-poissons vivant sous les flots de la Mer de Chine. L’Ordre sembla trouver leurs croyances compatibles avec les siennes et scella une alliance devant le mener à sa chute.

À ceci près que selon Mr Mu, loin d’avoir disparu, l’Ordre a toujours su renaitre de ses cendres à travers les siècles. Il manqua cependant de disparaitre définitivement au tournant du XXème siècle en liant son sort aux groupes nationalistes, capitalisant sur leur ressentiment à l’égard des occidentaux pour faire grossir ses rangs. La violente répression étrangère consécutive à  l’insurrection manquée des Poings de Justice, celle que les européens baptisèrent Révolte des Boxers, faillit éradiquer l’Ordre de la Femme Boursoufflée. Pour autant, il s’est relevé, bien que tiraillé par des divisions entre les tenants d’une orthodoxie ancienne et une nouvelle garde réformiste et moderne. Selon Mr Mu, la place forte de l’Ordre serait Shanghai, où ses membres se compteraient en centaines voire même en milliers. Disséminés au sein de la population chinoise, ils sont certainement parvenus à infiltrer les triades, sociétés secrètes et ligues aux obédiences variées constituant le tissu de la ville, mais également selon toute vraisemblances les institutions de la ville.

Mu sait en outre que l’Ordre a des projets : sous l’égide d’un nouveau chef puissant, il entend invoquer la Déesse de l’Eventail Noir sur Terre en empoisonnant les cieux pour les  briser, afin que les étoiles changent de position, marquant le glas de l’Humanité. Selon lui, un antique savoir permettrait de prévenir ces événements, mais il s’abstient pour l’heure d’en dire davantage, œuvrant à y voir plus clair. Convaincu de leur bonne foi, Mr Mu les enjoint à la plus grande prudence en leur demandant d’éviter dorénavant tout contact direct. Il leur fera passer tout message nécessaire par le biais de son ami au musée.

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