Les Investigateurs se remettent de leurs émotions et contusions  de la veille, seul O’Rourke étant salement amoché. Reprenant contact avec Fergus McChum pour le mettre au courant de leur trouvaille, ils lui font part de leur intention de se rendre sur l’Ile du Dragon Gris. Contrairement à eux, le barman pense que si Brady est encore en vie, il est possible qu’il soit encore à Shanghai. En effet, ses sources semblent indiquer que Ho Fong n’a pas quitté sa demeure depuis près d’une semaine. Face à la mine éplorée de Mei Ling, ils se laissent persuader d’entreprendre une ultime tentative de  le sauver si la chose est encore d’actualité.

Malgré leur piteux état, cela implique rien de moins que de se rendre dans la Concession Française pour s’introduire par effraction chez le « respectable » Mr Ho, qu’ils redoutent d’être plus que lié à la branche chinoise du culte du Dieu Noir…

C’est ainsi que le soir même, à la faveur de l’obscurité, O’Rourke escalade le mur d’enceinte de la propriété cossue de l’homme d’affaire pour discrètement neutraliser le veilleur de nuit et ouvrir la porte à ses compagnons. Alors qu’une pluie drue et froide se met à marteler les toits de tuiles pentus du quartier,  ils traversent discrètement la première cour intérieure, dévolue aux domestiques de la maisonnée, pour s’introduire dans le grand salon réservé aux réceptions. Tout y respire confort et opulence ostentatoire, comme il sied à un notable de la bourgeoisie chinoise, confortables divan et fauteuils, lourds buffets de bois peints rehaussée de dorures couverts de vases de porcelaine fine cotoyant les statuettes d’ivoire ciselées, figurines de jade ou coffrets de laque précieuse, des bougies éclairant les lieux d’une douce lueur ambrée…

En avançant à pas de loup vers la porte menant vers la seconde cour desservant les appartements privés, Mary fait malheureusement tomber un bibelot sur le parquet. S’apprêtant à se baisser pour le ramasser,  elle entend aussitôt des murmures, derrière les persiennes de la porte, à quelques pas d’elle, malgré le murmure de la pluie ruisselant des toits en pagode. La journaliste a à peine le temps d’intimer à ses compagnons de se cacher que des gardes font irruption dans le salon.

Le souffle court, cachés derrière un paravent peint, un canapé ou un fauteuil,  ils entendent les pas feutrés des deux cerbères inspectant le salon. Alors qu’ils arrivent à sa hauteur, Dodge jaillit de sa cachette derrière le sofa et éventre littéralement le musculeux chinois en tunique de soie noire pris au dépourvu. Ce dernier n’a pas même le temps de hurler avant de s’effondrer sur le parquet au milieu d’un paquet de viscères fumantes. Au même moment, Simons tente de réduire son comparse au silence en sautant sur lui. Avisant que l’homme va donner l’alerte, O’Rourke décide de tenter le tout pour le tout en faisant recours aux hérésies consignées dans le manuscrit de Robert Huston. Chevrotant des syllabes qui n’auraient jamais du être proférées par une gorge humaine, sa volonté s’empare brutalement de l’esprit du chinois, le forçant à se figer. Alors qu’il sent les limites de sa propre conscience et celles de sa victime se brouiller, l’irlandais  relâche son emprise, horrifié. Mais c’est plus de temps qu’il n’en fallait au médecin pour enfoncer son poignard dans la poitrine du garde impuissant…

Reprenant leur souffle, ils enjambent les corps pour gagner la partie privée de la demeure, de l’autre côté d’une seconde cour intérieure. Scrutant les ténèbres sous la pluie battante, ils avisent un jardin délicat entourant un bassin ornemental ainsi qu’un patio couvert mais tout semble désert. Prudemment, les américains traversent la cour pour se réfugier devant une lourde porte de bois précieux rehaussée de sculptures en bronze. Le détective tente de crocheter la serrure, mais celle-ci lui résiste. Forçant et mettant tout son poids, O’Rourke parvient à ses fins, la porte s’ouvrant néanmoins à la volée sur le bureau de Ho Fong, fort heureusement désert.  Une fouille rapide ne permet pas d’y trouver quoi que ce soit d’intéressant dans la masse de papiers rédigés en chinois. Intriguée, Mary Sanger étudie un instant un daguerréotype posé sur le bureau représentant une enfant chinoise à l’air étrangement absent, richement vêtue de soies fines. Pendant ce temps, l’irlandais tente de crocheter une porte fermée dont la serrure lui résiste tant et si bien qu’il y brise son rossignol. Pestant, il enjoint ses camarades à se diriger vers l’autre aile, traversée par un corridor desservant une bibliothèque richement garnie de parchemins et d’ouvrages anciens, dont quelques volumes écrits en anglais. La chambre attenante témoigne des goûts de sybarite de l’occupant des lieux, affichant sans retenue sa richesse, tant par la qualité des meubles que des bibelots encombrant le dessus des buffets de bois exotiques.

Alors qu’il reviennent dans le bureau, Mary entend quelque chose à l’extérieur, comme si le staccato de la pluie battante avait changé l’espace d’un instant, de l’autre coté de la porte menant à la cour. Au moment, où ils saisissent leurs armes, la porte s’ouvre brutalement, des copeaux de bois volant de toute part, comme si des lames venaient de la lacérer. Contre toute attente, personne ne fait irruption dans la pièce, alors que retentit un immonde concert de gargouillis obscènes bientôt éclipsé par une sorte de hululement évoquant le ricanement inhumain de quelque goule impie…

Sentant son sang se glacer, O’Rourke se remémore aussitôt les délires de Ludvig Prinn dans son odieux De Vermis Mysteriis. Ces élucubrations préfiguraient de manière troublante la mort mystérieuse dans sa bibliothèque de Dusseldorf de Von Junzt, auteur de l’effroyable Unaussprechlichen Kulten,  imputable si l’on en croit certaines rumeurs occultes, à un terrifiant démon invisible.

Confirmant ses craintes, il remarque l’eau gouttant sur le plancher vernis, comme si une chose énorme se tenait dans la pièce à l’insu de leurs regard. Dégainant son poignard en argent, il se jette en avant et sent la lame enchantée s’enfoncer dans une masse gélatineuse et froide, tandis qu’au même moment, des tentacules visqueux tout autant qu’invisible l’enlacent pour l’arracher du sol. En proie à une terreur abjecte, poussant un cri de supplicié, le malheureux sent  des myriades de bouches ignobles fouailler ses chairs avec une voracité inhumaine. Sous le regard horrifié de ses compagnons, dans un bruit de succion écœurant, le sang quittant son corps se diffuse par capillarité avec une foudroyante rapidité.  Comme sous le pinceau d’un peintre dément, le liquide écarlate esquisse les contours abominables de l’ignoble tueur invisible flottant au dessus du sol en occupant la majeure partie de la pièce. C’est là un répugnant amas de ganglions visqueux, une masse grouillante de bouches suçoirs  et de vibrions sensoriels d’où jaillissent des tentacules barbelés fouettant l’air alentours, tout en vampirisant sa victime avec une férocité sans borne. Courageusement, le professeur Dodge s’élance pour porter secours à son compagnon d’armes mais un tentacule jaillit et le taillade de l’aine à l’épaule, l’envoyant s’écraser contre la cloison de bois. En cet instant, le Dr Simon sent quelque chose se briser en lui, tout comme dans les entrailles de la Montagne du Vent Noir, le médecin est pris d’une rage incontrôlable et se jette en hurlant un possédé sur l’horreur amorphe , frappant sans relâche à coups de poignard  dans la masse spongieuse gorgée de sang, au détriment de toute considérations pour sa propre sécurité. Conjurant par del) les abimes de douleur ce qui lui reste de volonté, O’Rourke invoque le terrible nom du Sultan des Démons Azathoth, le Chaos Informe tourbillonnant au centre de l’univers. Ces syllabes blasphématoires claquant comme un coup de tonnerre, ébranlent un instant la chose-vampire desserrant sa fatale étreinte et laissant retomber O’Rourke plus mort que vif, comme un paquet de viande flasque et exsangue. En cet instant, le médecin enfonce sa dague en argent au coeur de la masse de tumeurs écarlate tremblotantes et distendues et toutes les gueules voraces hurlent à l’unisson. Au moment où le cri devient si strident qu’ils craignent sentir leurs tympans se déchirer, la chose bouffie éclate comme une immonde baudruche les aspergeant d’un mélange de sang, de membranes et de fluides invisibles à l’odeur insoutenable…

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