Poursuivant leur exploration, après une halte de quelques heures dans un silence des plus absolus, les Investigateurs finissent par tomber sur des traces d’activités humaines, sous la forme de lignes d’ampoules électriques reliant des sites d’excavation archéologique tandis que dans le lointain se répercutent les échos du ronronnement d’un groupe électrogène . Sur leurs gardes, ils ne tardent pas à repérer une lueur approchant dans les ténèbres et parviennent à tendre une embuscade. Ils surprennent un mineur à moitié fou, charriant du matériel et du carburant, qu’O’Rourke achèvera discrètement à l’insu de ses compagnons, dès lors qu’il leur aura révélé « qu’ici se trouvaient des choses qu’ils ne pouvaient comprendre, la bouche de l’enfer, dont ils ne réchapperaient pas. »

Suivant prudemment les câbles électriques, ils finissent par déboucher sur une place aux proportions gigantesques au centre de laquelle, présence incongrue en ces lieux antédiluviens, se dresse un édifice récent bâti de planches et de tôles, dont le rez-de-chaussé abrite des hommes apparemment morts. Après un rapide examen du Docteur Simons, ils s’avèrent en réalité être plongés dans une profonde catalepsie dont rien ne semble pouvoir les tirer.

Gravissant furtivement la rampe de bois menant à l’étage, ils se doutent pas qu’une vision bien pire encore les y attend. Dans l’obscurité à l’odeur suffocante de sueur, d’excréments et de désespoir, s’entassent de malheureux aborigènes plus morts que vifs, déshydratés et affamés, parqués dans des cages aux serrures étonnamment complexes. Un tableau pathétique qui n’est pas sans rappeler la visite de la Caverne du Vent Noir, au Kenya. Malgré leurs supplications, le coeur serré, O’Rourke referme la porte se promettant de revenir les délivrer, conscient du caractère hypocrite d’un tel serment.

Le dernier étage de la bâtisse de bois se révèle être bien différent. En ouvrant la porte discrètement, le détective irlandais découvre un logement sommaire mais non dénué de confort, comme le suggère la bouilloire qui chuchote doucement sur le poêle ou les masses d’ouvrages et de feuillets griffonnés disputant aux artéfacts archéologiques l’espace d’une grande table devant la quelle se tient un homme aux cheveux blancs dont les habits de brousse ne sauraient dissiper totalement l’élégance de son maintien… John Carver, en fait nul autre que Robert Huston, le psychologue new-yorkais de l’expédition Carlyle. Bien que pris au dépourvu, l’homme censé avoir péri au Kenya six ans auparavant ne semble étonnamment guère surpris de les voir. Mais avant qu’il n’ait pu engager la conversation voire pire, user de quelques maléfices, le psychologue tâte de la crosse de O’Rourke. S’assurant de l’avoir neutralisé, et après lui avoir fait boire, par sécurité, une infusion copieusement assaisonnée de drogue somnifère trainant dans la pièce, les Investigateurs entreprennent d’examiner les trouvailles archéologiques et de compulser les documents préhistoriques exhumés par Huston.

Une découverte fracassante les attend…

Si certains des étranges documents, manifestement exhumés de strates remontant à la plus ancienne préhistoire, sont rédigés dans des alphabets inconnus et insidieusement effrayants par leurs formes dérangeantes, quelle n’est pas leur stupeur que de tomber sur d’autres écrits tout aussi anciens mais incontestablement couchés dans des langues humaines… Là s’alignant sur des feuillets de métal étrange, il eut été impossible de nier les lignes de grec, d’arabe, de latin ou encore de chinois mais également d’anglais… Et au milieu de ces derniers, Dodge, pris d’une insondable angoisse,  extirpe un groupe de grandes feuilles métalliques soigneusement classée. En cet instant, le sol semble se dérober sous ses pieds pour faire place à un abîme inconcevable au moment où il est subitement frappé de plein fouet par une vertigineuse révélation en reconnaissant une calligraphie qui lui est bien trop familière. Là, noircissant des pages et des pages de ces étranges rouleaux arrachés à la poussière des éons, bien que surdimensionnée, ces lignes hypnotiques incontestablement tracées d’une écriture reconnaissable entre toutes … la sienne.

Vacillant sous le choc ontologique de l’insupportable vérité, l’Australien découvre en frissonnant, page après page, une chronique de sa vie, de son temps, mais également le récit du périple de ses compagnons, de leurs luttes contre ce vaste complot  supposé menacer l’humanité… un complot devant les mener jusqu’en Australie enquêter sur des rumeurs de ruines dans l’Outback…

Pendant ce temps, O’Rourke met la main sur des plans du site archéologique ainsi que sur une imposante monographie rédigée de la main même de Huston, Les Dieux de la Réalité L’ouvrage, rédigé dans une prose grandiloquente suintant l’ego démesuré de son auteur, parait détailler sa vision délirante et mégalomaniaque de l’univers, de même que les plans apocalyptiques ourdis en ce lieu insensé…

Alors que Dodge tente d’encaisser le choc de sa découverte, étudiant les plans, ses compagnons y découvrent mention de divers lieux importants aux noms sinistrement évocateurs, tels la Place du Dôme Pourpre, la Nurserie ou encore des références aux  quartiers d’un prisonnier retenu dans une autre partie de la Cité non-humaine…

S’y rendant, les Investigateurs découvrent un laboratoire encombré de machines insolites que ne  renieraient pas les savants fous des romans pulps mais dont la facture étrange évoque indubitablement les étranges pièces mécaniques rencontrées à plusieurs reprises au cours de leurs pérégrinations. Ils parviennent à neutraliser une sorte de champ de force généré par un dispositif technologique reposant sur des concepts inconnus de la science. Patientant dans sa cellule dans une dérangeante immobilité, le captif semble être un frêle adolescent aborigène mais son regard trahit une intelligence n’ayant rien d’humain. Le coeur serré, l’esprit vacillant au bord du gouffre sans fond de la folie, le professeur Dodge réalise à qui il a affaire au moment même où dans un anglais des plus oxfordien, l’Etranger s’adresse à lui en usant de son nom…

Ayant revêtu la chair d’un enfant autochtone comme il avait récemment investi celle de Dodge,  jailli de l’abime du temps, se tient devant eux l’un des bâtisseurs de la Cité…

L’Entité leur révèle appartenir à la Grand Race de Yith, un peuple pré-humain en mesure de se projeter en esprit à travers les méandres du Temps. Fort de cette science incroyable, ils colonisèrent notre planète en des temps très reculés, prenant possession des enveloppes d’êtres semi-végétaux vivant à cette époque pour édifier leurs cités et prospérer dans les jungles fumantes de l’ère Primaire. C’est également de cette manière qu’ils comptaient fuir vers un lointain avenir, aux derniers jours de la Terre, sous un soleil agonisant, dans les corps d’êtres insectoïdes,  longtemps après la disparition de l’Homme, afin d’échapper semble-t-il à l’extinction face au terrible péril jadis banni dans les tunnels basaltiques scellés sous leur capitale…

Or un évènement imprévu, dans la myriade des possibles, semble avoir altéré le flot du Temps, une singularité obscurcissant totalement leur vision de l’avenir et menaçant par là-même le Grand Plan de survie de son espèce. Au cours de sa captivité accidentelle dans le lointain passé de notre Terre, l’hominidé David Francis Dodge avait couché par écrit de troublantes confessions. Ses révélations laissaient à penser que tout ceci  pouvait être corrélé à des activités humaines… en l’occurrence des fouilles survenues à l’aube des années 20, dans ce qui ne pouvait être que les vestiges de Pnakotus, capitale de la Grand Race…

Avec toute la froideur clinique dont peut être capable un esprit supérieurement intelligent doté de facultés dépassant de loin celles des singes bipèdes l’ayant délivré, le Yithian explique avoir été capturé par l’humain Robert Ellington Huston alors qu’il tentait de se projeter en 1920, en amont de sa rencontre fortuite avec l’archéologue australien Dodge, afin de mener plus avant l’enquête sur ce qui se tramait dans les ruines. Dès lors, il avait été contraint des années durant de collaborer aux projets démentiels de son ravisseur, révélant les secrets scientifiques de son peuple ainsi que ce qu’il savait, notamment de la venue d’un petit groupe qui viendrait, cinq ans plus tard, boucler la boucle inconcevable dans l’intention naïve de mettre un grain de sable dans l’engrenage vertigineux amorcé à leur insu des millions d’années auparavant…

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